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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 27.djvu/14

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Oui sans doute, ce ministère de deux ans, — 1820-1821, — avait l’ambition aussi généreuse que naïve de modérer la réaction, de ne pas tout livrer à la droite, dont il recherchait et redoutait à la fois l’alliance impérieuse. Il le voulait, et après avoir donné aux royalistes des lois répressives, une loi des élections qui devait presque fatalement leur assurer une majorité, — en leur prodiguant les concessions d’influence, de positions, de dignités, il croyait garder encore la force de résister à leurs exigences et à leurs folies. « Ne pas effrayer le pays des ultras, » c’était dès le premier jour le mot d’ordre dans le gouvernement. Froc de La Boulaye écrivait à De Serre, qui avait cette vive préoccupation et qui venait de partir pour le Mont-Dore : « Ce que j’ai communiqué hier au duc est venu d’autant plus à propos que le vent y souffle. Tous sentent la nécessité de ne point effaroucher ; on reconnaît comme vous que les prétentions seraient immenses et qu’on ne pourrait les satisfaire sans folie ; votre opinion ne trouvera dans le conseil que des échos… On a été frappé de ce qu’une lettre de M. de La Ferronnays, de Pétersbourg, disait sur la nécessité de tenir ce parti de très court, précisément ce que vous dites. » M. Pasquier, de son côté, écrivait dans ses lettres intimes : « Nous ne pouvons plus sans péril rien faire qui ait l’air de flatter ce parti. » Le président du conseil, le duc de Richelieu lui-même, partageait entièrement cette opinion. Ce personnage, séduisant de patriotisme sans faste et de dignité simple, tout en avouant son « faible » pour la droite, avait assez de lumières dans l’esprit pour comprendre que la restauration ne devait pas être une réaction. Le duc de Richelieu voulait bien faire aux royalistes une part aussi large que possible dans le gouvernement, et en même temps il mettait son honneur à rappeler des bannis comme le général Clausel, à effacer la trace des proscriptions de 1815. Il avait conçu un projet singulier qu’il communiquait confidentiellement au garde des sceaux et par lequel il espérait populariser la dynastie. Il voulait, au risque de toucher à « l’arche sainte, » ainsi qu’il le disait par une douce raillerie, ouvrir la cour aux classes nouvelles, créer une école de pages où seraient admis les enfans de la bourgeoisie, du commerce, aussi bien que les enfans de toutes les noblesses. « Ce serait, ajoutait-il, un commencement de fusion qui produirait un bon effet. »

En un mot, le ministère, avec ses bonnes intentions, avec l’ascendant européen d’un duc de Richelieu, la vigueur de parole d’un De Serre, l’habileté de M. Pasquier, de M. Roy, ce ministère n’avait certes rien que de modéré et de rassurant ; mais il ne voyait pas que par sa politique de condescendance incessante pour la droite il était désarmé et entraîné, qu’il faisait les affaires de ses nouveaux alliés sans les gagner, qu’il se condamnait presque fatalement à