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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/962

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Si la France avait à se prononcer, elle saurait bien sans doute de quel côté elle se tournerait. Elle pourrait, elle aussi, sans malveillance, sans passion, avec la mesure qui est pour elle une politique, exposer à la Russie les raisons de toute sorte qui devraient la conduire à ne point refuser la satisfaction la plus légitime aux intérêts et aux instincts de l’Europe ; mais la France, comme dit lord Derby, n’est pas disposée à recommencer la guerre de Crimée. La France est pour le moment à la paix extérieure comme à la paix intérieure. Nous voici un instant dans une de ces périodes de repos dont les vacances parlementaires sont ordinairement le signal. Nos chambres sont dispersées jusqu’à la fin du mois. Nos ministres voyagent et font des discours chaleureux comme M. Bardoux ; ils ne rentrent à Paris que pour entourer le digne président du conseil, frappé d’un deuil cruel. Tout est vraiment au calme. Le parlement se repose, les élections qui viennent de se faire donnent plus que jamais la victoire au parti républicain. Il n’y a qu’un danger, c’est qu’au sein de ces apaisemens et de ces victoires incontestées on ne recommence à perdre de vue les choses sérieuses, et à se faire de bien singulières illusions. Les républicains ont aujourd’hui toutes les infatuations du succès, ils les déploient naïvement et ce, n’est pas là peut-être ce qu’il y a de plus rassurant pour la république.

Certes toutes les périodes de l’histoire plus ou moins récente de notre pays ne se ressemblent pas. La période où la France est engagée aujourd’hui ne ressemble peut-être à aucune de celles qui l’ont précédée. Il y a toujours cependant un lien, des analogies intimes entre les expériences qui se succèdent, entre les situations les plus différentes, et pour tous les régimes qui commencent, qui veulent vivre, les mêmes épreuves, les mêmes difficultés se reproduisent presque invariablement. On a beau se flatter, se faire illusion, les conditions de la vie et du succès ne changent pas, elles sont aujourd’hui ce qu’elles étaient hier. Pour les gouvernemens nés des convulsions périodiques d’une nation, pour ces gouvernemens, quels qu’ils soient, de quelque nom qu’ils se nomment, la première question est de se fixer, d’avoir un caractère, une politique, dépasser avant tout ces momens critiques qui s’appellent le lendemain des révolutions. Avec le temps, les plus habiles ou les plus heureux vivent de leur fortune faite, — ils s’épuisent et ils dévient aussi quelquefois ; aux premiers momens, ils ont leur fortune à faire, leur crédit à conquérir, ils ne se fondent que par l’énergie et la sagesse, sans parler de la justice qui domine tout. N’est-ce pas l’histoire de ce régime de 1830 qui naissait il y a tout près d’un demi-siècle d’une violente commotion d’opinion et a honoré la France, qui a vécu dix-huit ans, et a été emporté dans une échauffourée sans raison sérieuse ? Cette Histoire de la monarchie de juillet, un jeune écrivain qui a passé par l’administration, M. Victor du Bled, la retrace avec talent,