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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/938

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l’Angleterre en Orient n’ont pas tardé à recevoir une éclatante confirmation. Le 15 mars, l’Angleterre a appris avec stupeur par le télégraphe que la veille lord Lytton avait réuni le conseil de l’Inde, lui avait soumis et lui avait fait voter d’urgence un bill qui supprimait la liberté de la presse dans l’Hindoustan. En demandant le vote immédiat de cette mesure, lord Lytton avait dit « qu’il agissait par un sentiment profond de la lourde responsabilité qui pesait sur lui, que toutes les traditions et toutes les convictions de sa vie étaient en faveur de la liberté de la pensée ; mais que, dans son opinion bien arrêtée, le bill était impérieusement exigé par la loi suprême du salut de l’état. » L’avocat général avait mis sous les yeux du conseil un dossier comprenant plus de 1,500 articles, de date récente, dans lesquels l’administration anglaise était attaquée avec une extrême violence, et le gouvernement des souverains musulmans ou hindous rappelé comme une ère de prospérité. Nombre de ces articles contenaient un appel à la révolte, d’autres prédisaient la chute prochaine de la domination anglaise, d’autres enfin annonçaient que le fameux Nana Sahib, « revenant à la tête d’une armée russe, allait rétablir sous les auspices du tsar une dynastie nationale. » Le conseil de l’Inde avait voté à l’unanimité le bill qui autorisait les fonctionnaires anglais à mander les propriétaires des journaux indigènes et à exiger d’eux, soit un cautionnement considérable, qui serait confisqué sans jugement à la première faute commise, soit l’engagement écrit de soumettre leurs articles en épreuves à un censeur désigné. Le bill avait été promulgué dans les vingt-quatre heures. Cette nouvelle, arrivant après des correspondances où il était question de l’attitude équivoque de plusieurs des princes indigènes, de l’insulte que l’un d’eux avait faite au lieutenant gouverneur du Bengale, et des armemens secrets qu’on attribuait à Holkar et à Scindiah, ne pouvait manquer de produire une impression profonde en l’Angleterre.

Comment, malgré les enseignemens de l’histoire et de nombreux avertissemens, l’Angleterre et ses hommes d’état ont-ils pu perdre de vue le lien étroit que des traditions séculaires ont établi entre toutes les populations asiatiques, et qui fait tressaillir l’Inde à chaque réveil de la question d’Orient ? L’accueil fait aujourd’hui à M. Gladstone, chaque fois qu’il se montre en public, dit assez sur qui le peuple anglais fait retomber la responsabilité d’une politique sans prévoyance et sans fermeté. Les radicaux anglais ont rendu à la Russie l’inappréciable service de jeter et d’entretenir le doute dans un grand nombre d’esprits, d’obscurcir à l’aide d’une fausse sentimentalité des questions où la droiture et la résolution eussent été les meilleurs guides, d’empêcher un grand courant d’opinion de se former, enfin de faire pénétrer l’incertitude et la