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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/928

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désintéressé. La France pouvait souhaiter que la frontière autrichienne, trop voisine des Alpes, fût reportée du Tessin sur le Mincio : elle ne songeait pas à acquérir pour elle-même un pouce de terre italienne. Uniquement préoccupée de ses intérêts, la Russie n’a aucun motif de favoriser les desseins de la Serbie au détriment des siens propres : aussi n’a-t-elle tenu aucun compte des aspirations de ce petit peuple inquiet et remuant. Les Serbes avaient espéré obtenir au moins toute la région qui a conservé le nom de Vieille-Serbie, bien qu’il ne s’y trouve plus depuis longtemps aucune famille serbe : il ne leur a été accordé qu’une rectification de frontière et quelques districts dont la population est d’environ 250,000 habitans. La constitution d’une grande principauté bulgare, quatre fois plus étendue que la Serbie, trois fois plus peuplée, et lui barrant le chemin dans toutes les directions, met fin pour toujours aux rêves d’agrandissement indéfini qu’on avait pu caresser à Belgrade. Aussi l’Istok, organe des patriotes serbes, se répand-il en plaintes amères contre la Russie, qu’il accuse d’avoir trompé et trahi, la nation serbe. Ces accusations sont relevées avec une extrême vivacité par les journaux panslavistes de Moscou. Si la Serbie, disent ceux-ci, éprouve un désappointement après avoir fait des sacrifices considérables, pourquoi a-t-elle voulu jouer un rôle au-dessus de ses forces ? Pourquoi a-t-elle assumé une prétendue mission que personne n’avait pensé à lui donner ? Pourquoi a-t-elle pris les armes contre la Turquie, lorsque personne ne le lui demandait, et que son intervention armée pouvait faire naître la mésintelligence entre la Russie et l’Autriche ? Faut-il lui rappeler qu’il y a dans la presqu’île des Balkans des millions de Bulgares, de Grecs et d’Illyriens dont les droits valent ceux des Serbes ? Comment la Serbie, qui peut à peine s’administrer elle-même et dont les querelles intérieures n’ont point de terme, pourrait-elle gouverner et s’assimiler des populations étrangères ? Elle obtient encore plus qu’elle n’aurait droit de prétendre, car les districts qui lui sont cédés sont peuplés, les uns de Bulgares et les autres d’Albanais. — Ces récriminations de la presse russe ne demeurent pas sans réponse, et le gouvernement serbe a annoncé l’intention de porter devant le congrès les réclamations de la principauté. En attendant, dans tout le pays occupé, soit par les troupes serbes, soit par les troupes roumaines, les Bulgares, auxquels les Russes ont appris qu’ils étaient libres, se soulèvent et attaquent indifféremment Serbes et Roumains : quant à leurs libérateurs, ils se bornent encore à les rançonner et à les voler. Peu charmés de ces procédés de leurs « petits frères, » les commandans russes ont dû faire pendre plus de Bulgares que les Turcs n’en avaient bâtonnés, en dix années.

Les Roumains ont un plus légitime sujet de plainte que les