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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/869

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ignorans, l’Italie une et indépendante devait être riche en étant forte et puissante ; pour un grand nombre de ceux qui votaient l’annexion an royaume constitutionnel de Victor-Emmanuel, un état constitutionnel était celui où le peuple ne payait d’impôts qu’autant qu’il plaisait à ses députés d’en voter. L’imagination populaire se représentait de loin l’unité et la liberté comme deux fées qui cachaient dans leur sein tous les trésors, et s’apprêtaient à les répandre sur l’Italie. Au lieu de cela, les deux nouvelles venues se sont montrées besoigneuses, avides d’argent, ingénieuses en taxes. Au lieu de l’aisance et de la prospérité rêvées, on a eu de nouveaux et lourds impôts, l’indiscrète richezza mobile ou impôt sur le revenu, l’odieuse macinato ou impôt sur la mouture, jadis tant blâmé dans les états du pape, et aujourd’hui étendu à la péninsule entière. On a eu les déficits annuels, la réduction de la rente, le cours forcé du panier, on a eu la conscription et le service militaire obligatoire, on a eu d’émigration comme en Irlande ou en Allemagne. Tout ce qui pour les masses, tout ce qui pour l’égoïsme individuel ou l’intérêt personnel faisait l’attrait sensible de l’unité a ainsi disparu et s’est transformé en une amère déception.

Quoi de singulier après cela si dans les classes malaisées, ou dans le bas peuple, il se rencontre des regrets pour l’ancien régime, eu de nouveaux rêves d’eldorado sous le pavillon de la république ? Ce qu’il y a de singulier, ce qu’il y a de vraiment admirable, c’est qu’après tant de déboires, le prince au règne duquel sont dues toutes ces déceptions soit mort entouré de l’affection passionnée de son peuple. Ce qui est remarquable, c’est qu’après avoir eu une quinzaine d’années pour exploiter à leur profit la pénurie du trésor public et la gêne privée, les partis extrêmes soient demeurés aussi impuissans. Certes la popularité d’un souverain et d’un régime ne saurait être mise à une plus rude épreuve. En résistant à un tel dissolvant, en triomphant de pareilles déceptions, l’œuvre de Victor-Emmanuel a manifesté sa force, et l’unité italienne sa vigueur.

S’il y a des plaintes et des murmures dans une certaine partie du peuple, la portion la plus active et la plus influente de la nation supporte ces charges avec un noble patriotisme. « Nous ne savions pas, me disait dernièrement un Italien, ce qu’il nous faudrait consentir de sacrifices pour faire l’Italie ; mais nous en faudrait-il faire davantage, que nous les accepterions encore. » Et un autre de ses compatriotes ajoutait, non sans excès de pessimisme : « Les fruits de l’unité ne sont pas pour nous, ils ne seront peut-être pas mûrs pour nos fils, mais nos petits-fils sont sûrs de les récolter ! »

Nous touchons ici au côté défectueux de cette grande révolution ; il nous sera permis de nous demander si toutes ces désillusions,