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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/868

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solennité funèbre, c’est sa propre résurrection qu’elle célébrait dans ses chants de deuil, et qu’elle veut glorifier dans les monumens que de tous côtés elle prépare à son roi. Les cités antiques divinisaient leurs fondateurs, ou rendaient à leurs héros mythiques un culte public C’est ce qu’a fait l’Italie avec Victor-Emmanuel ; dans ce deuil national, dans ces funérailles qui ressemblaient à une marche triomphale, dans cette tombe du Panthéon, il y avait une sorte d’apothéose. Du cercueil de son premier roi, l’Italie a fait un autel où elle se vénère et s’adore elle-même en son rédempteur.

Est-ce à dire que toutes les espérances excitées par le nom de Victor-Emmanuel aient été remplies ? Est-ce à dire que tous les rêves de L’Italie aient été réalisés par le roi qui lui a donné l’indépendance, l’unité, la liberté ? Hélas ! il n’en est rien ; cette résurrection italienne, qui semble avoir dépassé toute attente, n’a pas été pour la masse de la nation sans désillusions et sans déboires. J’ai vu des hommes qui regrettaient un passé dont ils avaient ardemment souhaité la fin ; j’ai entendu plus d’une famille se plaindre de la révolution qu’elle avait appelée de ses vœux. Les volte-face de cette espèce ne sont pas rares dans le petit peuple et la petite bourgeoisie, dans le popolo minuto et le mezza ceto.

Et d’où venaient ces contradictions si choquantes aux oreilles d’un étranger ? Elles provenaient d’une déception dans les rêves de tout temps les plus caressés de la multitude. Ce que beaucoup de familles attendaient de l’unité nationale et du régime parlementaire, c’était ce que le peuple attend de toute innovation, de toute révolution, ce qu’ailleurs il demande à un changement de régime, ou à un changement d’étiquette dans le gouvernement ; c’était l’éternelle chimère du peuple : la vie à bon marché, le travail facile, le bien-être, la richesse. Je me rappelle à ce propos une naïve remarque d’un Napolitain, lors de mon premier séjour en Italie. Celait au printemps de 1860, alors que Garibaldi renouvelait en Sicile la merveilleuse expédition de Timoléon et que partout à Naples l’on parlait de liberté ou de constitution. « Pourquoi voulez-vous un gouvernement constitutionnel ? » demandai-je à un ânier qui m’accompagnait sur les montagnes de Sorrente. « Excellence, me répondit-il, parce qu’ainsi nous serons mieux ; il y a vingt ans que je loue des ânes à des étrangers de tous pays, Anglais, Français, Américains ; ils ont tous une constitution, et ils sont tous riches. » Quelques années plus tard, de l’autre côté du golfe, j’entendais les âniers d’Ischia, où je prenais les eaux, se plaindre amèrement du nouveau régime qui avait mis un impôt sur leurs bêtes. C’est là l’histoire de beaucoup d’hommes, de beaucoup de ménages, sur les deux versans de l’Apennin. Pour la plupart des