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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/835

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qualités de son génie dans les divers genres où il avait brillé : « C’est avec transport, dit l’orateur de l’académie, que nous voyons assis parmi nous cet homme unique, en qui les connaissances et les talens les plus opposés se rapprochent, s’entr’aident et se confondent : poète, il réunit le sentiment et la pensée, l’image et le précepte ; philosophe, il pare la vérité du voile des grâces, il l’embellit sans la cacher ; historien, il choisit dans la poussière obscure des compilateurs le petit nombre de faits dignes de mémoire. Il parle plutôt des lois qui ont affermi les états que des combats qui les ont ébranlés, des révolutions des mœurs que de celles des trônes, des talens rares que des crimes illustres… Faible interprète des sentimens de cette compagnie, disait-il en terminant, je finis, l’admiration publique parle pour moi [1]. »

Elle parlait en effet ; à tous les pas de Voltaire dans la ville, elle éclatait par les plus vives et les plus flatteuses manifestations. Au théâtre, où l’on joua Brutus, qu’il avait lui-même fait répéter, la pièce fut applaudie avec transport et l’auteur accueilli par les acclamations enthousiastes de la foule :

Quel doux spectacle pour ton cœur,
Lorsqu’entre l’ouvrage et l’auteur
Flottaient les transports du parterre,
Applaudissant avec fureur
Tour à tour Brutus et Voltaire !


Ces vers sont tirés de l’épître que Bordes adressait à Voltaire le jour où il quittait Lyon.

Ainsi pour la première fois, comme le dit Condorcet, Voltaire recevait les honneurs que l’enthousiasme public rend au génie ; ainsi, ajouterons-nous, Lyon préludait en quelque sorte, longtemps à l’avance, au triomphe plus éclatant encore que Paris lui réservait aux derniers jours de sa vieillesse. Voltaire n’y fut pas insensible ; voici le bel adieu poétique qu’il adressa à la ville de Lyon :

Il est vrai que Plutus est au rang de vos dieux,
Et c’est un riche appui pour votre aimable ville ;
Il n’a point de plus bel asile ;
Ailleurs il est aveugle, il a chez vous des yeux.
Il n’était autrefois que dieu de la richesse,
Vous en faites le dieu des arts.
J’ai vu couler dans vos remparts
Les ondes du Pactole et les eaux du Permesse, etc.


Du fond de sa retraite de Ferney, il n’oublia pas l’académie de

  1. Voyez, sur le séjour de Voltaire à Lyon, l’Histoire de Dumas, tome Ier, p. 41. Voyez aussi, dans les Archives du Rhône, tome III, p. 345 : Extrait de mon séjour à Lyon avec Voltaire, par Colini.