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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/834

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conduit, j’y conserve toujours ma première passion à la poésie, mon ancienne maîtresse. J’ai peu de temps à lui donner. Il faut que je me dérobe à des occupations fatigantes et continuelles pour goûter avec elle quelques momens agréables, mais très courts, et dont je dois faire un mystère, parce qu’on pourrait m’en faire un très grand crime[1]… » Quel charme mélancolique dans ce langage, quel amour sincère des muses, quelle admiration pieuse et filiale pour le génie de son père, mais aussi quel peu d’amour pour la gabelle ! Plaignons ce poète égaré dans la finance qui soupire en secret pour la poésie, son ancienne maîtresse, de peur qu’on lui en fasse un crime. Racine fils acheva à Lyon son poème sur la Religion, et fit plusieurs lectures à l’académie, parmi lesquelles un parallèle de l’Andromaque de son père avec l’Andromaque d’Euripide.

Un des plus beaux jours de l’académie fut la réception de Voltaire. Voltaire, avide de popularité littéraire, et pour se ménager des appuis contre les lettres de cachet et la Bastille, s’était fait recevoir dans une foule d’académies de l’étranger et de la province, en attendant qu’il forçât les portes de l’Académie française. Pour ne pas parler des académies étrangères, il est de celles de Marseille, de Bordeaux, d’Angers, de Dijon, de La Rochelle, où il se rencontre avec Lefranc de Pompignan, et de plusieurs autres encore ; mais nulle part il ne s’est mis plus en frais d’esprit et d’amabilité que pour l’académie de Lyon ; nulle part aussi il n’a reçu un accueil plus enthousiaste. Il avait été nommé académicien honoraire en 1745, après l’envoi de son poème de Fontenoy. Informé de son élection par l’intendant Pallu, membre de l’académie, il manifesta aussitôt le désir de se faire recevoir. En 1746, il écrit au secrétaire Bollioud Mermet, auteur d’un livre sur la corruption du goût dans la musique française : « Je me félicite d’avoir pour confrère l’auteur d’un si agréable ouvrage. Je vois que Lyon sera bientôt plus connu dans l’Europe par ses académies que par ses manufactures. Vous redoublez l’envie que j’ai de me faire recevoir. » En attendant, il s’empresse de payer son tribut en envoyant une nouvelle édition des Élémens de la philosophie de Newton.

Venu à Lyon seulement quelques années plus tard, en 1754, après avoir quitté Berlin, aussitôt il demanda à prendre place parmi ses confrères. Une séance publique eut lieu en son honneur, le 6 décembre, à l’hôtel de ville. D’abord Voltaire témoigna en quelques paroles ses sentimens d’estime et de reconnaissance pour la compagnie ; puis Bordes, qui, avec l’abbé Pernetti, lui avait fait les honneurs de la ville, le complimenta, au nom de l’académie, dans un discours où il appréciait, avec un vif sentiment d’admiration, les diverses

  1. Lettres de J.-B. Rousseau sur divers sujets.