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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/83

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UN REMORDS

SECONDE PARTIE[1]


VII.


Pour comprendre l’état d’illusion et de rêve dans lequel vécut Mlle de Chelles pendant plus de six mois, après le malentendu qui avait surgi entre elle et Maurice Morton, rappelons-nous que l’amour, quand il prend possession d’une âme jeune et ardente, s’y nourrit longtemps de lui-même, sans avoir besoin d’aucun autre aliment : il est dupe de ses propres prestiges, ce qu’il éprouve, il croit l’inspirer ; son reflet colore toutes choses autour de lui d’une apparence de chaleur et de vie. Moins jeune, moins confiante, moins éprise surtout, Manuela se fût inquiétée de l’espèce de retraite qui suivit le premier pas fait avec elle par Maurice sur la pente rapide de la passion ; mais elle était décidée à ne pas ouvrir les yeux. — S’il ne revenait point dans leurs entretiens sur un moment auquel pour sa part elle pensait sans cesse, c’était par respect : il ne voulait plus lui parler d’amour avant le jour où il pourrait lui demander d’être sa femme ; sa femme… la femme de Maurice Morton ! Un bonheur si orgueilleux était invraisemblable assurément ; mais entre un homme d’honneur et une honnête fille, l’amour ne pouvait avoir pour fin que le mariage… Manuela ne fit pas un seul instant à Maurice l’injure de douter de la pureté de ses intentions.

— Si j’avais une mère, si ma situation dans le monde était plus franche et meilleure, il aurait moins de scrupule, se disait-elle ; c’est la plus louable, la plus touchante délicatesse qui l’arrête dans l’ex-

  1. Voyez la Revue du 13 février.