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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/821

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en avait tant alors, surtout dans son ordre ; mais tous n’ont pas eu l’honneur d’être loués par Boileau, qui fait un grand éloge de deux de ses poèmes, l’un sur le café et l’autre sur l’aimant.

Le poème sur l’aimant est dédié à un autre membre de la Société, à Puget, fort digne de cette dédicace d’un poème scientifique et qui mérite de nous arrêter un moment. Puget a été avec Brossette un des principaux membres de la nouvelle académie. D’une famille de magistrats, noble et riche, il a consacré toute sa vie et toute sa fortune aux sciences, aux expériences et aux lettres. A la fois physicien, naturaliste et poète, c’est un esprit presque universel. Il prit dans l’académie la défense de l’hypothèse de Descartes sur l’aimant contre un professeur de Paris, Joblet, qui soutenait celle de Huygens. Au lieu de s’en tenir aux hypothèses et aux raisonnemens, il faisait des expériences pour démontrer les diverses propriétés de l’aimant ; il avait imaginé plusieurs machines qu’on admirait dans son cabinet de physique, un des plus riches de l’Europe. A propos d’un mémoire sur les yeux des insectes, Malebranche, avec lequel il était en correspondance, lui écrit : « J’ai lu avec avidité vos observations, et cette lecture a excité en moi deux sortes d’admiration différentes, l’une sur l’art infini de la sagesse divine, l’autre sur votre sincérité et votre attachement désintéressé pour la vérité, qualité très rare chez les auteurs [1]. »

Ce physicien et ce naturaliste était aussi un poète. Entre autres pièces de vers, il avait composé une fable satirique contre la mauvaise administration des deniers de la ville, dont il avait pris l’idée dans l’histoire d’un chien racontée par Sorbière. La Fontaine, qui a demeuré quelque temps à Lyon, a emprunté à son tour à Puget le sujet de la fable du Chien qui porte à son cou le diner de son maître. Il lui a même conservé le caractère de satire municipale qui en atteste la véritable origine :

Je crois voir en ceci l’image d’une ville
Où l’on met les deniers à la merci des gens.
Échevins, prévôt des marchands,
Tout fait sa main, le plus habile
Donne aux autres l’exemple…
Si quelque scrupuleux, par des raisons frivoles,
Veut défendre l’argent et dit le moindre mot,
Ou lui fait voir qu’il est un sot.
Il n’a pas de peine à se rendre,
C’est bientôt le premier à prendre.

Quoique la fable de Puget, citée tout entière par Brossette dans

  1. Voyez la lettre de Brossette à Boileau du 10 août 1706.