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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/808

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qu’après vingt ans de services, et au plus tôt à l’âge de quarante-cinq ans, qu’il touchera un traitement de quatre mille francs, suffisant pour lui seul, mais qui ne lui permettrait pas d’entretenir une famille et d’élever des enfans. Quant au grade de conservateur, c’est la faible minorité et les favorisés de la fortune qui y atteignent.

Malgré des conditions aussi désavantageuses, le personnel des agens forestiers n’est pas moins dévoué à ses devoirs que celui des gardes ; non-seulement on n’a jamais constaté de leur part aucune prévarication, mais la plupart des agens affectionnent leur métier et s’y consacrent tout entiers. L’honneur en revient en grande partie à deux hommes, MM. Lorentz et Parade, qui ont exercé une profonde influence sur tout le personnel de l’administration, qui l’ont en quelque sorte marqué de leur empreinte et animé de leur esprit, et qui, par leur exemple et leur enseignement, ont su inspirer, même aux générations d’agens qui ne les ont pas connus, une véritable vénération.

M. Lorentz [1], dont le fils, aujourd’hui inspecteur-général, continue dignement les traditions paternelles, né à Colmar en 1775, avait grandi au milieu des orages de la révolution et y avait puisé cette trempe singulière que les violentes commotions donnent aux natures d’élite. Il débuta dans la carrière forestière en 1799, dans le département du Mont-Tonnerre ; il passa ensuite dans le Hanovre, où il fit la connaissance des forestiers allemands les plus distingués et embrassa leurs doctrines avec ardeur. Quand les événemens l’eurent rappelé en France en 1806, il fut le premier à les appliquer chez nous et le plus zélé à les propager. Déplorant, comme autrefois Buffon et Duhamel, la disparition de nos futaies et convaincu que le taillis n’est qu’un régime contre nature, incompatible avec une sylviculture perfectionnée, il devint le plus ardent défenseur du régime de la futaie, et réussit après bien des efforts à faire sanctionner par l’ordonnance de 1827 cette idée cependant si simple que l’état doit, dans l’exploitation de ses forêts, viser, non au taux de placement le plus avantageux comme un simple particulier, mais à la production en matière la plus considérable et la plus utile à la société. En 1824, lors de la création de l’école forestière, M. Lorentz en avait été nommé directeur, et cette situation lui permit d’inculquer ses principes aux élèves qui lui passaient par les mains et qui allaient ensuite les répandre dans le public. Nul mieux que lui ne convenait à une pareille mission. D’un caractère plein de dignité et de bonté, ferme dans ses convictions, animé d’un grand amour du bien public, dépourvu de préjugés, n’obéissant qu’à la voix de la

  1. Voyez Lorentz et Parada, par M. L. Tass. Paris, 1866.