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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/767

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donner à la France une traduction de ce grand ouvrage. M. Emile Boutroux, professeur distingué de l’université, était bien préparé à ce travail par un séjour de deux ans en Allemagne auprès de M. Ed. Zeller, dont il a suivi les cours, et qui a revu toute sa traduction. Notre jeune traducteur avait lui-même déjà donné la mesure de son talent philosophique par un travail qui avait été remarqué sur la Contingence dans les lois de la nature. Je n’ai pas besoin de dire que la traduction se fait remarquer par la fidélité et par l’élégance : ce qui mérite le plus, dans son œuvre, d’attirer notre attention, c’est une introduction étendue sur la personne et la méthode historique de M. Ed. Zeller. Tout en reconnaissant les mérites très distingués de cette introduction, nous ne pouvons cependant nous dispenser ici de quelques observations critiques. Ce qui nous frappe, c’est l’abondance des considérations métaphysiques exposées par le traducteur dans son introduction, comparée à la sobriété de l’auteur allemand dans l’ouvrage lui-même. Pour nous faire comprendre l’œuvre historique de M. Ed. Zeller, M. Emile Boutroux a cru devoir nous exposer les doctrines métaphysiques de cet auteur, telles qu’il les a développées dans quelques écrits purement théoriques. Sans doute, cette analyse est intéressante, et l’on est bien aise de savoir ce que pense spéculativement sur les problèmes eux-mêmes celui que nous ne connaissions que comme historien ; mais est-ce donner une idée juste d’un livre dont le caractère universellement reconnu est l’application de ce que l’on appelle la méthode objective que de la rattacher à un système métaphysique particulier ? M. Ed. Zeller, avec une justesse et une mesure parfaites, s’est borné dans sa propre introduction à établir deux points : le premier c’est que l’histoire de la philosophie ne doit pas se construire a priori comme l’a fait Hegel, et qu’il y faut faire, comme dans l’histoire proprement dite, la part du libre arbitre ; le second, c’est que le libre arbitre n’est point l’arbitraire et n’exclut pas l’existence de certaines lois dont la principale est le progrès. Ces deux données sont la condition de toute histoire, et plus particulièrement de l’histoire de la philosophie ; mais il suffit de les admettre toutes les deux à la fois sans être tenu à un système particulier sur la conciliation des lois universelles et de la liberté. Un historien de la philosophie a bien le droit d’avoir une opinion sur cette question ; il peut être intéressant pour nous de connaître cette opinion ; mais partir de là pour nous faire entrer dans son livre, c’est, du moins à notre sens, en altérer d’avance l’impression fidèle, c’est provoquer des objections et des préoccupations que le livre lui-même n’éveillerait pas et ne justifie pas. En outre, le problème du libre arbitre étant le plus obscur qu’il y ait en philosophie, c’est nous introduire dans