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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/716

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prêcher l’esprit de pénitence et de mortification ; certains piétistes romantiques, chauds admirateurs de toutes les institutions vieillies ou mortes, invoquent son bon vouloir pour qu’il les aide à rétablir les jurandes, les maîtrises, les corps de métiers fermés, qu’ils se flattent de transformer en pieuses affiliations ; enfin ces gentilshommes campagnards qu’on appelle les agrariens, et qui rêvent l’abolition de l’impôt foncier, lui savent gré des anathèmes qu’il lance sur les gens de bourse, sur l’infâme capital, et les répètent à l’envi. En Allemagne, le parti conservateur, qui n’a rien de commun avec le torysme anglais, est un parti de réaction aveugle ; il vit de regrets, et dans l’occasion ses regrets font cause commune avec les audacieuses espérances de la démocratie sociale. Le principal objet de ses antipathies et, de ses ressentimens est le régime parlementaire, le libéralisme, le règne de la bourgeoisie éclairée, et sa devise est que les ennemis de nos ennemis sont nos amis. On a vu dans les élections les orthodoxes de la stricte observance aussi bien que les catholiques travailler activement au triomphe du candidat socialiste et célébrer comme leur propre victoire la défaite ; du candidat libéral. Ces conservateurs, plus zélés que prévoyans, se trouveront peut-être un jour dans la situation embarrassée de l’apprenti magicien qui eut l’imprudence d’évoquer des esprits, sans avoir le secret de s’en faire obéir. Le malheureux s’écriait : Ma détresse est extrême, qui me délivrera des maîtres que je me suis donnés ?

Die ich rief, die Geister,
Wird’ ich nun nicht los.


Une heureuse étoile à présidé au sort du socialisme allemand. Il a été fondé, créé de toutes pièces, non par de vulgaires fanatiques ou par des utopistes ignorans et candides, mais par des hommes d’une vive et forte intelligence, par des penseurs plus versés dans l’étude de l’histoire et de la philosophie qu’aucun de leurs confrères des pays voisins. Ces régénérateurs de l’espèce humaine doutaient de la vertu de leurs philtres, de l’efficacité de leur panacée, mais ces démolisseurs croyaient à la puissance de leur marteau. C’étaient des sceptiques révolutionnaires, qui rêvaient de grandes destinées ; la question sociale était pour eux un moyen, le prolétariat une armée. Les utopies candides sont bientôt percées à jour ; les habiles virtuoses s’imposent à l’admiration des gens de goût alors même qu’ils mettent leur art au service du sophisme. Ce fut assurément un remarquable virtuose que ce Ferdinand Lassalle, profond commentateur d’Héraclite et chevalier servant de la comtesse Hatzfeldt, hanteur de conventicules, de tripots et de boudoirs, mêlant les élégances de la vie aux brutalités de la plume, les instincts généreux aux calculs suspects, des éclairs de génie aux fumées des passions grossières et la métaphysique, aux aventures, étrange disciple de Hegel,