Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/712

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


produirait-elle sur nous si nous en entendions moins ? Question dont un sophiste de la décadence tirerait sans doute bon parti, mais qu’il devient impossible de traiter sérieusement dans une époque où grossit chaque jour le nombre de ceux qui vivent de cet art, « Il n’est ménétrier, disait Goethe, qui ne tienne à vous jouer de ses propres airs ; » des ménétriers, le temps qui court en produit par centaines, et le diable, c’est que tous ou presque tous ont du talent et veulent jouer ou faire jouer leurs airs. Il n’est clerc à cette heure qui ne possède sa dose de contrepoint et qui sur l’instrumentation n’en remontrât à Boieldieu. Or il convient que tout ce monde vive. Le duc de Lauraguais vous répondrait peut-être qu’il n’en voit pas la nécessité ; mais notre époque a d’autres mœurs et force est de s’y conformer. Il ne s’agit pas simplement d’être esthétique, il faut être, et, puisque la direction d’un théâtre est une spéculation, une industrie, tâchons d’y introduire le plus d’art possible, tout en nous gardant bien n’en vouloir trop mettre de peur de faire éclater la machine. Un théâtre lyrique est donc parmi nous en quelque sorte d’utilité publique. S’il fut un glorieux temps où l’art passait pour être une vocation où les seuls élus s’engageaient spontanément à leurs risques et périls, ce temps n’est plus le nôtre ; nous avons aujourd’hui des conservatoires, des écoles appelées à former des générations de musiciens, comme les lycées sont occupés à former des générations de poètes et de journalistes. Le métier suppose un peuple, l’art suppose un peuple, plus un homme. Mais je parle là de l’art pur, de l’art des Raphaël, des Sébastien Bach, des Mozart. Aujourd’hui l’art n’est plus ni si simple ni si pur, et en même temps qu’un homme il suppose un peuple, c’est-à-dire un métier qu’on pratique et dont on vit honnêtement. De là la nécessité d’institutions largement soutenues, où toute cette jeunesse effervescente, bourgeonnante, intolérante, pleine d’œuvres encore inégales et souvent dignes d’intérêt, pleine surtout de théories, vienne se déverser. A l’Opéra, la musique est là pour la musique ; nos mœurs exigent qu’il y ait un théâtre à Paris où la musique soit pour le musicien, et ce sera le Théâtre-Lyrique.


F. DE LAGENEVAIS.