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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/711

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disait jadis le vieux peintre David à son élève Horace Vernet ; avant de faire grand, il importe quelque peu de savoir son métier. Le tort du Théâtre-Lyrique fut d’encourager tout le monde sans discernement : on appelait à soi les illustres, les gens connus et ceux qui ne l’étaient pas du tout, on ouvrait les bras aux plus incapables ; costumes, décors, ballets, rien ne coûtait, on jouait la fortune du théâtre sur la première ébauche venue. Aussi quel universel cantique pour ce bienheureux directeur ; plus il s’ensablait, s’enfonçait, plus les cent voix de la Renommée le proclamaient l’administrateur habile et intelligent par excellence. Au théâtre, on n’est populaire qu’à la condition de recevoir tout : dès que je vois un directeur contenter tout le monde et son père, j’en conclus que cet homme-là est en train de se ruiner. En pareille circonstance, trop de bienveillance, d’entregent, certain besoin de plaire et de complaire peuvent compter pour des fléaux. Ni M. Perrin, ni M. Halanzier, ni M. Montigny ne seront jamais des directeurs populaires ; en revanche, ils font, comme on dit, feu qui dure, et les scènes qu’ils dirigent et gouvernent ne péricliteront pas entre leurs mains. Défions-nous des gens qui ne marchent qu’entourés d’une clientèle bruyante ; on les appelle vulgairement des directeurs artistes ; pourquoi ? Est-ce donc comprendre et servir l’art que d’en confondre la cause avec des intérêts de coterie qu’on ménage la plupart du temps sans conviction et parce qu’on n’a pas le courage de les affronter ?

La musique est à la mode ; nous en avons tant aujourd’hui que nous en avons trop, et beaucoup prétendent que cette douce puissance de l’harmonie ne tardera point, si cela continue, à réduire au désespoir le pauvre genre humain. Concerts de toute espèce et sous toutes les formes, au Conservatoire, chez Pasdeloup, chez Colonne, Cressonnois, etc., sans compter les sociétés de quatuor, les matinées et soirées instrumentales et vocales, les concerts en plein vent qui d’un jardin public à l’autre se répondent, et tout cela en dehors de l’Opéra, de l’Opéra-Comique, du Théâtre-Italien, tout cela indépendamment de dix ou quinze scènes subalternes, des cafés-concerts et d’innombrables établissemens forains où les cuivres sonnent leurs fanfares, où les cavatines d’opéra et les pas redoublés se succèdent sans interruption, où la trompette guerrière prend à certains momens un air sentimental et vous a des ritardando, des moriendo, des pâmoisons de cantatrice italienne ! Jour et nuit, alors même que nous ne nous en doutons pas, une atmosphère musicale nous enveloppe ; c’est un régiment qui passe, une sérénade qui grince, c’est l’orgue d’un ami qui, au moment où l’on se met à table, entonne l’ouverture de la Muette et ne vous lâche plus avant de vous avoir dégoisé tout son répertoire. Quelqu’un a dit que dans cet art divin des sons la base de la jouissance était le son ; encore faudrait-il tâcher qu’il fût juste. Quelle impression la musique