Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/699

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


et bien de circonstance à la veille d’une guerre avec l’Allemagne. On connaît la nouvelle de Boccace : un juif avait un ami qu’il voulait convertir ; celui-ci de guerre lasse consent à se rendre à Rome, et, quelques années après, il en revient baptisé. « Est-ce bien possible ? » s’écrie alors l’ami dans l’étonnement de sa joie. Et le converti de lui répondre : « Mon Dieu, oui ! Lorsque j’ai vu qu’en dépit de tout ce qui se passe à Rome et du train scandaleux qu’on y mène, la religion chrétienne maintenait son règne, j’ai pensé qu’il fallait pour cela qu’elle fût la vraie. » Autant nous en pensons de la musique, dont tous ces sacrilèges n’ont servi qu’à démontrer l’intensité de vie. La musique tombée à l’état de charge d’atelier, tous les grotesques de Dantan sur le théâtre et dans l’orchestre I On eut alors ce joli spectacle. Cela ne s’était encore jamais vu, la musique prenant plaisir à sa propre dégradation, se vilipendant elle-même et cherchant le burlesque jusque dans des combinaisons de sons qui d’ailleurs ne régalaient que les imbéciles ; car, s’il existe un art invinciblement rebelle à la caricature, c’est celui-là. Il fallait entendre Rossini s’expliquer sur un tel sujet. Lui si tolérant, si débonnaire, cette perpétuelle dérision l’exaspérait, il comprenait l’opéra-bouffe de Pergolèse, de Cimarosa, de Païsiello, genre excellent d’où sont sortis la Serva padrona, le Matrimonio segretto, épanouissement du cœur et de l’esprit auquel il devait lui-même le plus étince-lant de ses chefs-d’œuvre, le Barbier ; mais ce mardi gras interminable, cette bambochade à froid, cette foire aux travestissemens où les violons se déguisent en clarinettes, où les bassons circulent avec des faux nez qui les font ressembler aux apothicaires de Pourceaugnac, ce frivole, ce dissolu, ce licencieux, incarnation musicale de la vie parisienne sous l’empire, tout cela l’attristait sincèrement ; il y voyait la fin du monde. Et cependant le monde ni la musique n’ont péri. La mascarade s’en est allée où vont les neiges du ruisseau, ses oripeaux vendus à l’encan n’ont rien produit, et, lorsqu’il arrive à quelqu’un de ces ménétriers attardés d’essayer à nouveau de la ritournelle, la foule passe et n’y prend garde. Cet art-là est mort, et bien mort ; vous en convenez, n’est-ce pas ? Convenez donc aussi que l’état n’avait point à se mêler de ses affaires, et que pas n’est besoin de révoquer l’édit.de Nantes pour tuer ce qui n’a dû sa raison d’être qu’à des écarts de goût temporaires.

L’opérette actuellement ayant cours est une chose à part, et qui ne se rattache aucunement au genre pernicieux dont je viens de parler ; la Fille de Mme Angot et le Petit Duc procèdent directement de l’ancien opéra-comique. On peut approuver ou critiquer ces rhythmes, discuter la valeur de ces mélodies plus ou moins banales, mais encore doit-on reconnaître que nous sommes désormais hors des états du roi Carotte et loin du pays des calembredaines et des calembours symphoniques. Cette musique est ce qu’elle veut ou ce qu’elle peut ; elle a du moins le