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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/698

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dimanche toutes ces salles de concert où le public en masse vient rendre hommage à des beautés que nous étions, il y a si peu de temps, huit ou neuf cents à peine à proclamer dans le désert ? D’ailleurs ce qui est une fois donné ne se reprend plus, et, s’il est un endroit sur terre où la liberté soit à sa place, c’est dans ce domaine des beaux-arts où rien ne se fait que par émulation. Laissons pour un instant l’officiel intervenir dans ces questions de symphonie ; supposons, — comme cela n’eût pas manqué de se passer sous l’ancien régime, — que le Conservatoire, à titre d’institution d’état, ait joui du privilège exclusif d’organiser des concerts, et nous voilà du coup retardés d’un demi-siècle, et cette diffusion du beau qui nous ravit tant n’aura pas lieu. Une lettre de M. Pasdeloup adressée au ministre des beaux-arts racontait naguère au prix de quels efforts les concerts populaires s’étaient fondés. Onze ans de luttes obstinées et des sacrifices d’argent considérables, presque une fortune, il n’en avait pas fallu moins ; et l’on se demande ce qui serait advenu d’une si laborieuse initiative, si des difficultés de privilège à obtenir avaient pu s’interposer : organisez, réglez, canalisez, mais n’entravez jamais le flot de vie. Aujourd’hui le Conservatoire, qui jadis suffisait aux besoins du public, voit s’élever de tous côtés des succursales florissantes, sans compter que bien d’autres n’attendent que l’occasion de prendre place à leur tour. Est-ce à dire que toutes vont prospérer également et au même titre ? Non certes ; il y en aura pour tous les dieux et pour tous les saints ; il pourra se faire aussi que plus d’une de ces chapelles, après avoir sonné l’office un certain nombre de dimanches, en soit réduite à fermer ses portes, n’arrivant point à subvenir aux frais du culte. Faudra-t-il pour cela recourir à la chambre, aux ministres, les adjurer de supprimer la liberté des concerts ? A Dieu ne plaise ! Libre à qui veut de se ruiner et même de s’enrichir pour la plus grande gloire de Mozart et de Beethoven, de Schumann et de Berlioz, et pour l’alimentation intellectuelle du grand public, que ces concerts façonnent et moralisent ; quant aux cafés-chantans, le mal qui pourrait en résulter ne sera jamais en proportion de l’immense bien produit par cette divulgation, que l’état vient de récompenser en accordant une donation de 25,000 francs au fondateur des concerts populaires.

Un moment pourtant, nous devons le reconnaître, la musique parut sombrer, alors qu’on vit, vers la fin de l’empire, s’étendre partout comme une lèpre cet art de décadence qui tint Paris entier sous le charme de la Belle Hélène, de Barbe-Bleue et de tant d’autres élucubrations où tout ce qu’on vénère et qu’on admire, l’épopée, l’histoire, la légende, tout idéal et tout bon sens étaient livrés à la moquerie d’une foule idiote qui s’esclaffait de rire quand, la virtuose à la mode lui débitait « le sabre de mon père, » un refrain assurément fort honnête