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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/622

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dans Uzès à sept heures. Au bruit du tambour, la foule accourut, et, comme Graffand disait qu’il allait en finir avec les ennemis du roi, elle suivit ces malheureux, en les couvrant de menaces et d’injures, Quelques chasseurs d’Angoulême qui se trouvaient là formèrent l’état-major de Jean Graffand. Le cortège arriva ainsi sur l’une des places publiques d’Uzès, où une fusillade générale dirigée brusquement dans le tas des prisonniers les mit à mort. Un témoin a tracé devant le juge d’instruction un tableau saisissant de cette scène, qui nous montre les victimes expirant dans d’atroces convulsions, au milieu des cris de joie d’une plèbe féroce et d’une douzaine de cavaliers caracolant autour d’eux dans un nuage de poussière et de fumée [1].

Cette tragédie marqua la fin des désordres d’Uzès, où les Autrichiens qui occupaient la Gardonnenque envoyèrent, le 28 août, un détachement. Le marquis d’Arbaud de Jouques prit publiquement l’engagement de réprimer les passions dans tous les partis, et de punir les actes arbitraires, quels que fussent leurs auteurs. Il ordonna au comte de Vogüé d’arrêter Jean Graffand et de l’envoyer à Montpellier, de dissoudre les bandes armées, de réorganiser la garde nationale. Ces mesures, hélas ! trop tardives, appuyées par la proclamation royale du 1er septembre, mirent un terme aux collisions. Quant à Jean Graffand, qui s’était retiré, d’abord chez sa mère, et puis dans la commune de Pougnadorès, qu’il habitait, il y resta un mois sans être inquiété. Ce ne fut que vers la fin de septembre qu’on se décida à l’arrêter. Le 27, dans la nuit, des gendarmes se présentèrent à son domicile. A leur approche, il se mit à une croisée de sa maison, armé d’un fusil et de deux pistolets, en criant qu’il ne se rendrait pas. On l’eut cependant sans coup férir, et on le dirigea sur Montpellier, où il fut mis en détention.

A Nîmes, la fin d’août et le mois de septembre s’étaient écoulés sans trouble, ce qui ne voulait pas dire que les esprits fussent apaisés. Le préfet écrivait alors au ministère de l’intérieur : « L’autorité royale est partout reconnue ; il n’y a plus un hameau où ne flotte le drapeau blanc. Mais tous les esprits y sont partout dans la plus vive agitation, et les partis s’observent avec une profonde inquiétude. Chaque changement d’autorité, chaque acte de sa part, quelque mesure que ce soit excite une passion ou fait naître une

  1. Ce récit, qui dément toutes les versions précédentes, a été rédigé à l’aide des documens judiciaires qui ont passé dans nos mains. Le même dossier contient une lettre indignée du préfet du Gard au sous-préfet d’Uzès, s’étonnant que dans une ville où d’honnêtes gens, au nombre de six cents, étaient armés, personne n’ait osé arrêter Jean Graffand, avant ou après le crime, et que, pour l’empêcher de troubler l’ordre, on n’ait rien trouvé de mieux que de lui mettre en main les moyens de consommer de nouveaux meurtres.