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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/536

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unité imposée à un peuple de l’extérieur, par exemple un pouvoir central despotique, ne saurait que retarder la dissolution sans l’empêcher : dans l’histoire des espèces vivantes, c’est par le dedans que la nature travaille, et il en est de même pour l’humanité. Il faut donc à chaque peuple une unité intérieure qui rayonne du fond à la surface et se donne à elle-même sa forme, comme fait la vie. Or cette unité naturelle, pour la France contemporaine, c’est l’idée du droit ; c’est donc là, si nous voulons retrouver notre puissance nationale, qu’il faut chercher notre point d’appui et notre commun centre d’inspiration. De nos codes civil et pénal, il faut peu à peu bannir les lois, d’ailleurs peu nombreuses, où subsiste encore aux dépens du droit rationnel l’influence des vieilles coutumes, des anciens privilèges et de la religion d’état. Quant à notre constitution politique, la seule réalisation complète et adéquate de l’idée du droit sera le gouvernement de tous par tous : les autres régimes en effet sont des institutions de privilège, celui-là seul est de droit commun. Une monarchie, une aristocratie factices choquent l’esprit logique du peuple français, ennemi de toute fiction constitutionnelle ou autre, et peu habitué à s’incliner devant des symboles ou des idoles. Les notions de pouvoir héréditaire, d’inamovibilité, de prérogative royale ou nobiliaire, de droit traditionnel ou de droit divin, répugnent à notre sentiment de liberté et de responsabilité individuelle. De plus, la France est le seul pays où les classes actives et laborieuses se préoccupent de la légitimité morale d’un gouvernement, où elles réclament des institutions rationnelles et conformes au droit, non pas seulement des expédiens ou des compromis d’intérêts et de forces. Cette préoccupation est l’inévitable résultat de toutes les tendances nationales que nous avons signalées ; à quelque excès qu’aient pu aboutir cet amour de la logique et ce souci du droit pur, il faut en tenir compte et, qui plus est, en tirer parti. Il n’y a plus chez nous ni tradition monarchique ni tradition aristocratique ; depuis un siècle, la vraie tradition nationale est la tendance à la démocratie, comme la véritable idée nationale est l’idée du droit. Tradition et idée, encore séparées chez la plupart des peuples, ne font plus qu’un dans le génie de la France actuelle, dont on peut résumer toutes les tendances et aptitudes psychologiques en disant qu’il est essentiellement libéral et démocratique. Aussi une loi d’irrésistible évolution a-t-elle fait surgir, sur les ruines des autres formes de gouvernement, la seule qui soit théoriquement en harmonie avec l’esprit nouveau et puisse lui servir d’organe. On a vu à trois reprises notre pays faire l’essai de cette forme, perpétuel objet des espérances et des revendications populaires. Presque tout le monde en France s’est d’abord accordé à reconnaître que ce genre de gouvernement serait le plus juste en soi et le plus