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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/513

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puissance qu’aucune résistance ne vient affaiblir, comme un fleuve dont le lit et les bords, au lieu d’opposer un obstacle à son cours, contribueraient à pousser les eaux en avant par une pente irrésistible. Il est aussi plus durable : ne sont-ce pas les obstacles qu’un élan rencontre qui s’opposent à sa durée, comme la résistance de l’air au mouvement d’un projectile ? Toute contrainte n’a qu’un caractère temporaire et provisoire : elle s’use à la longue parce qu’elle agit du dehors, tandis que la volonté agit du dedans ; c’est ce qui fait l’impuissance finale de tout despotisme. On cherche dans l’ordre social, comme on l’a cherché dans l’ordre physique, le mouvement perpétuel ; mais ce qui est une chimère pour nos mécanismes sans vie, la vie le réalise : le mouvement perpétuel est dans cette faculté dont Rousseau fit le principe idéal de toute association humaine et le moteur de tout progrès humain, la volonté, car la volonté convaincue, persuadée, éprise de son objet, persiste tant qu’elle dure dans le mouvement où elle trouve sa pleine satisfaction. — A l’intensité et à la durée s’ajoute un troisième caractère, la variété des effets, c’est-à-dire la richesse et la fécondité. La contrainte extérieure est une force uniforme appliquée toujours au même point ; la volonté au contraire se multiplie et se diversifie parce qu’elle est perfectible et croît en tous sens. — Ce n’est pas tout ; si le bien volontaire est supérieur aux autres en quantité, il ne l’est pas moins en qualité, parce qu’il est seul conscient, senti, aimé. Un bien dont nous n’aurions pas conscience n’existerait pas pour nous et serait inférieur sous ce rapport ; or la liberté laissée à la volonté crée la conscience ; la contrainte au contraire, en s’exerçant sur le corps, tend à faire prédominer la nature sur la pensée. Aussi la philosophie française a-t-elle raison de se représenter la loi, formule du bien général, comme devant être l’expression de la conscience générale. Une nation digne de ce nom est une union volontaire de consciences, non un assemblage forcé d’êtres aveugles et passifs. — Ajoutons que le bien volontaire et voulu par tous est aussi le seul qui soit aimé de tous. Aime-t-on ce qu’on subit malgré soi ? aime-t-on la violence qui enchaîne les membres sans enchaîner le cœur ? Enfin le bien volontaire rend seul heureux : on n’est heureux que quand on jouit de ce qu’on aime. Le bonheur n’est point une chose passivement subie qui puisse venir du dehors et entrer en nous malgré nous, comme une liqueur versée dans un vase si le vase est amer, il rend amère la plus douce liqueur. Faire le bonheur d’un homme ou d’un peuple malgré lui est une contradiction et une chimère, trop souvent reproduite dans l’antiquité et de nos jours par les autoritaires et les théologiens, par tous ceux qui veulent être nos sauveurs malgré nous. Au point de vue même du