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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/511

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française a donc eu tort, selon nous, de poser immédiatement le droit comme une chose actuelle et en quelque sorte comme un fait d’expérience intérieure. Qu’il n’existe rien dans l’homme au-delà des purs phénomènes et de leur succession, c’est sans doute ce que le naturalisme ne saurait positivement démontrer, puisqu’il s’agit d’objets situés hors des limites de l’expérience positive ; mais qu’il y ait quelque chose au-delà, le spiritualisme ne le démontre pas davantage. La porte reste ici ouverte aux hypothèses métaphysiques, et il ne faut pas la fermer ; seulement, comme on ne saurait confondre des hypothèses avec des faits, une méthode exacte exige qu’on attribue à chaque chose son vrai caractère. Nous devons donc dire que le droit absolu de l’école française, entraînant un respect absolu, se fonde sur des attributs idéaux de l’humanité qui sont, tout hypothétiques, sur de pures idées auxquelles la pensée humaine n’a pu jusqu’ici se soustraire, mais dont il lui est impossible de vérifier la réalité positive. Et toutes ces idées, au fond, comme les formes géométriques qui se ramènent à des figures élémentaires, ne sont que les diverses formes d’une seule, celle de la liberté, sans laquelle il n’y a ni moi véritable, ni individualité, ni causalité vraie, ni infini, ni absolu, conséquemment pas d’inviolabilité absolue, pas de droit proprement dit.

Est-ce à dire qu’il faille, dans la doctrine du droit, accepter simplement le pur naturalisme, qui nie l’existence du droit même ? Nous venons de voir que ce système exprime une partie de la vérité, mais est-il pour cela la vérité tout entière ? Il fournit le terrain ferme sur lequel repose l’édifice philosophique ; mais l’édifice lui-même ne peut-il monter vers des régions supérieures ?


II

Il est un naturalisme exclusivement matérialiste qui croit en avoir fini avec les idées de liberté, de personnalité, de droit, dès qu’il a montré qu’elles n’expriment pas des faits observables ; pourtant, si ces choses n’ont pas d’existence comme réalités, elles ont du moins une existence comme idées ; or est-ce là un mode d’existence qui n’ait aucune valeur et dont il ne faille tenir aucun compte ? — — Non, les idées sont des pensées, et les pensées ne sont point un élément sans importance dont il soit permis de faire abstraction, surtout quand ces pensées sont celles qui dominent et gouvernent l’humanité. Pour le matérialisme brut, tout ce qui n’est pas une réalité est une chimère ; mais, objecterons-nous, ce qui n’est pas une réalité peut être un idéal. Stérile est la chimère, comme ces monstres qui, alors même qu’ils ont pu naître, ne peuvent du