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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/490

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que les choses ne soient pas ce qu’elles sont, et, tandis que nous parlons de paix et de chemins de fer, un empire chancelle, près de disparaître à l’orient, une puissance formidable couronnée par la victoire s’élève au nord, l’inquiétude est dans les chancelleries comme dans les parlement de l’Europe, et l’on négocie en demandant des crédits militaires à Vienne comme à Londres. La paix imposée par la Russie à la Porte, sans être un mystère, reste au moins un grand objet d’incertitude, de contestation, pour ne pas dire de trouble universel, et on ne sait encore au juste quand le congrès sera réuni ni même s’il se réunira décidément, ni sur quels points précis il aura à délibérer, ni quelles seront les limites de sa juridiction et de son autorité !

C’est une situation des plus graves, qui tient dans une attente inquiète l’Europe tout entière et à laquelle la France ne peut pas être plus indifférente que les autres puissances. La seule question qui semble tranchée jusqu’ici, au moins en théorie, c’est le choix de la ville où se réunira le congrès, s’il se réunit, et ce n’est pas sans une certaine mélancolie que l’autre jour à Londres le chancelier de l’échiquier parlait de toutes les phases par lesquelles est passé ce choix laborieux, qui s’est égaré successivement sur Vienne, sur Bade, pour s’arrêter définitivement sur Berlin. Un autre point semble acquis, c’est que les traités qui liaient l’Europe n’existent plus, et le chef du foreign office en parlait récemment à son tour d’un ton assez découragé. Lord Derby a signé l’épitaphe de ces anciennes œuvres diplomatiques. « L’état de choses prévu par ces traités, a-t-il dit mélancoliquement, a cessé d’exister,… et, si nous les prenons comme point de départ, c’est évidemment dans l’intention de nous en écarter… » Au-delà tout reste obscur, même le programme des délibérations du congrès, surtout ce programme. D’un côté, la Russie, armée du nouveau traité de paix qu’elle a conquis, a certainement l’ambition d’en maintenir l’intégrité, tout au moins les traits essentiels, et de ne livrer à la diplomatie que quelques points partiels qui sont censés intéresser l’Europe. D’un autre côté, l’Angleterre et probablement aussi l’Autriche entendent que l’œuvre tout entière soit soumise au congrès. Que sortira-t-il de ces négociations qui ne sont encore qu’un préliminaire ? Au milieu de ces complications, quel sera le rôle de la France ? Quelle position peut-elle prendre et garder ? Il serait vraiment assez inutile de se mettre l’esprit à la torture pour imaginer des combinaisons et des tactiques. La France n’a tout simplement qu’à accepter et à jouer son rôle de puissance neutre et désintéressée sans aucune affectation. Elle ne peut s’abstenir complètement parce qu’elle a été mêlée jusqu’ici à toutes les négociations, et parce qu’elle ne peut rester étrangère à de si grands événemens. Ceux qui lui proposent de faire de l’abstention absolue un système, de se retrancher dans son isolement, de refuser en un mot de paraître dans un congrès, ceux-là ne