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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/49

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service me contraint d’obtenir une connaissance du pays ; — je n’ai qu’un désir : éviter de nouvelles hostilités. »

Les deux jeunes sauvages furent vite apprivoisés ; on leur offrit du pain, ils trouvèrent que c’était bon. Au dîner, accordant estime à tous les mets, ils témoignèrent d’un superbe appétit. Inquiets et agités pendant la nuit, le brave Tupia parvint à les calmer. Ces jeunes insulaires frappaient par une physionomie intelligente, expressive, un maintien plein d’aisance ; ils chantaient avec un goût remarquable, dans un ton lent et solennel comme celui d’un psaume. Pour les reconduire au rivage, on les habilla coquettement, sans négliger les parures, telles que colliers et bracelets. Ce fut un transport de joie de la part des petits sauvages ; leur attitude changea lorsqu’ils virent le canot dirigé vers la berge de la rivière, où les Anglais avaient débarqué les jours précédens ; déjà tout effarés, ils supplièrent qu’on ne les mît point à terre en ce lieu habité, affirmaient-ils, par des ennemis qui les tueraient et les mangeraient. On les déposa le soir à l’endroit de la baie où ils indiquaient leur demeure.

Ne paraissant guère devoir tirer avantage de ses efforts, le commandant de l’Endeavour lève l’ancre et quitte sans regret l’inhospitalière contrée. Il l’appelle la baie de la Pauvreté [1] ; sur la carte, la pointe du sud-ouest est inscrite : Young Nick’s Head, du nom du mousse qui le premier avait crié terre ! du haut du grand mât. Ainsi, aux jours heureux des découvertes, les navigateurs se plaisaient parfois à immortaliser les noms de leurs plus obscurs compagnons. Dans l’après-midi, on est arrêté par le calme ; les naturels de la côte voisine s’en aperçoivent et mettent plusieurs pirogues à la mer, ils viennent jusqu’à faible distance du vaisseau ; le Taïtien Tupia employa sans succès toute la force de ses poumons, toutes les ressources de son éloquence pour les faire approcher. Soudain un canot sort de la baie de la Pauvreté, il marche droit au navire, et les hommes ne se font guère prier pour monter à bord. Encouragés par l’exemple, les Néo-Zélandais, demeurés en observation dans leurs bateaux, ne tardent pas à les suivre, et bientôt se trouvent sur le pont une cinquantaine d’insulaires. On prodigue les largesses parmi ce monde qui semble ravi à la vue d’une infinité d’objets. Pour des verroteries, du papier, un morceau de toile, chacun offre en échange son vêtement, ses pagaies, sa massue de jade ou d’os de baleine. Les impressions de défiance apaisées, on questionne sur les enfans dont on s’était emparé ; le vieil indigène, qui le premier s’est présenté sans hésitation, déclare alors s’être aventuré à faire une visite après avoir entendu le récit de ces enfans qui ont dit la manière

  1. Poverty Bay.