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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/462

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quatre ans après, en décembre 1875, que comme 90 1/2 est à 100. Encore le chiffre de la population mâle était-il resté inférieur à cette moyenne dans dix arrondissemens sur les vingt-deux que comprend le territoire ; à Strasbourg, on ne compte plus actuellement que 83 hommes pour 100 femmes et seulement 78 pour 4 00 à Metz, qui a continué à perdre en quatre ans plus de 6 pour 100 de la population qui lui était restée en 1871.

L’excédant du nombre des femmes dans la population civile indigène s’élevait, à la fin de 1875, pour l’ensemble du territoire d’Alsace-Lorraine, au chiffre énorme de 77,140 individus, chiffre supérieur à la moitié de l’excédant féminin total de la France entière ! Cette effrayante diminution de la population mâle de l’Alsace-Lorraine trouve son explication dans les relevés des recrutemens militaires auxquels il a été procédé dans cette province par l’autorité allemande. Les quatre classes dont les chiffres officiels nous sont connus (1871-1874) comptaient ensemble 112,152 jeunes gens appelés par leur âge au service. Sur ce chiffre, 27,937 seulement étaient présens dans leurs foyers au moment de la formation des listes, et sur ce nombre, déjà si réduit, les conseils de révision n’en ont trouvé que 10,011 (en quatre ans) qui fussent immédiatement propres au service. Ne ressort-il pas de là avec évidence que la jeunesse valide presque tout entière quitte successivement le pays et qu’une forte portion du peu qui y reste est atteinte d’infirmités qui la rendent aussi peu apte à porter l’uniforme qu’à fonder une famille ? Aussi, pendant cette même période, le nombre des mariages a-t-il diminué de plus de 3,000 (12,520 en 1874 contre 15,719 en 1872), et l’excédant des naissances sur les décès, qui était en temps normal de 16,200 par année, était-il graduellement descendu à 10,900 en 1875.

Il nous paraît inutile d’insister davantage. Les évaluations les plus modérées autorisent à dire que l’Alsace-Lorraine s’est appauvrie en quatre ans de 70,000 à 80,000 jeunes gens, et que cet appauvrissement, qui ravit au pays la meilleure partie de ses forces, doit, par sa cause et sa nature même, se reproduire d’année en année ; si nous sommes bien informé, il se montait encore, pour le dernier semestre, au chiffre de 3,000 à 4,000 individus [1]. Ce n’est

  1. Un document distribué il y a quelques jours au Reichstag constate que 6,240 jeunes Alsaciens-Lorrains, faisant partie de la classe de 1876, ont été judiciairement poursuivis cette même année pour insoumission a la loi militaire. Si élevé que soit ce chiffre, il est loin de donner une idée exacte de la situation réelle, car il ne comprend que les réfractaires sur lesquels l’autorité allemande avait conservé quelque prise en ce que, à leur défaut, il lui était loisible de frapper les parens ou les biens qu’ils avaient laissés derrière eux en quittant le pays. Les chiffres fournis par les trois présidons de district (préfets) dans leurs rapports aux conseils généraux d’Alsace-Lorraine, à la dernière session d’août, démontrent que sur un contingent total de 34,129 jeunes gens, attirant, pour cette province, à la classe de 1876, près de 27,000 conscrits avaient dû être compris provisoirement ou définitivement, à des titres divers, dans la catégorie des non-valeurs ; l’autorité allemande ignorait absolument la résidence actuelle de 7,184 d’entre eux. Si l’on réfléchit qu’a l’époque où l’Alsace-Lorraine a été enlevée à la France, les jeunes gens de la classe de 1876 n’étaient encore que des enfans de quatorze ans, on sera certainement frappé de l’énergique et contagieuse persistance du sentiment que le régime allemand inspire aux populations alsaciennes.