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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/461

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richesse, aussi bien que la culture du tabac, gui jadis répandait, bon an, mal an, dans les villages alsaciens 3 ou 4 millions de francs payés par la régie française, mais qui, elle partie, est tombée en peu d’années à un tel degré de décadence que les deux tiers de la récolte ne trouvent plus maintenant acquéreur à aucun prix. Si nous mentionnons spécialement ces deux genres de culture, c’est qu’ils étaient, en temps normal, pour le paysan alsacien, une source de réelle aisance. Les autres cultures le font vivre ; celles-ci, quand elles réussissaient, le mettaient à flot, lui permettaient de payer ses dettes et d’ajouter à la dot de ses filles.

Mais à quoi bon des dots, maintenant que les épouseurs manquent ?

L’Alsace-Lorraine se dépeuple, a dit M. Bezanson. Nous allons le faire ressortir à l’aide des chiffres officiels, en faisant voir combien est grave cette dépopulation qui frappe le pays dans ses forces vives.

D’après le dernier recensement français, qui remontait à 1866, les 1,690 communes cédées à l’Allemagne en 1871 comprenaient une population totale de 1,597,200 âmes. Acceptons ce chiffre et négligeons ainsi de faire entrer en ligne de compte l’accroissement qui avait dû se produire entre 1866 et 1871 par suite du fait normal de l’excédant des naissances sur les décès, lequel s’élevait par période quinquennale à 70,000 âmes environ. Lors du premier recensement allemand, fait en décembre 1871, le chiffre de la population civile de l’Alsace-Lorraine était déjà tombé à 1,517,400 habitans, soit une diminution de près de 80,000 âmes. Quatre ans plus tard, en décembre 1875, la statistique officielle relevait une nouvelle diminution de 18,400 âmes dans la population civile de la province. Malgré le contingent fourni par l’immigration allemande et l’excédant annuel des naissances sur les décès, la population civile de l’Alsace-Lorraine est actuellement tombée à 1,499,000 habitans : le pays a donc perdu depuis 1866 près de 100,000 âmes par des circonstances étrangères au cours normal des choses. Or les documens allemands confessent eux-mêmes que l’excédant de l’émigration sur l’immigration ne saurait être évalué, pendant ces quatre-dernières années, à moins de 78,000 âmes.

Quoique la statistique n’en dise pas davantage, il nous sera facile de démontrer que cette perte ainsi éprouvée par l’Alsace-Lorraine et qui s’aggrave d’année en année porte presque exclusivement sur sa population mâle valide. Le premier signe s’en trouve dans la disproportion de plus en plus caractérisée entre le nombre des individus de l’un et l’autre sexe. En France, suivant le recensement de 1872, on compte actuellement plus de 99 hommes pour 100 femmes : l’excédant de ces dernières, pour le territoire français tout entier, n’est que de 137,900 individus. En Alsace-Lorraine, cette proportion, abaissée dès la fin de 1871 à 92 1/5 pour 100, n’était plus,