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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/38

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chaîne du raisonnement se ressentait de la faiblesse du premier anneau, et l’imagination s’égarait dans des rêveries incertaines. Parfois l’homme lui paraissait semblable à une pierre que le temps désagrège, et elle concevait difficilement pour lui une autre immortalité que celle des élémens dont il se compose et qui sont destinés à servir à quelque reconstruction nouvelle. « A supposer, disait-elle, que je n’aie point d’âme, c’est-à-dire qu’une vitalité capable de me reconstruire à l’état humain ne me survive pas, je suis sûre de laisser une pierre sous le sable, c’est-à-dire un ossement tranquille qui deviendra un élément quelconque de vitalité. » Parfois elle rêvait pour l’homme l’immortalité sous forme d’une sorte de transmigration des âmes, dernier legs de Pierre Leroux dont elle a dessiné le système dans la seconde partie de Consuelo, et elle admettait la possibilité de la survivance de l’esprit dans des corps et peut-être des mondes nouveaux ; mais le plus souvent elle puisait une grande énergie d’affirmation dans le spectacle des injustices du monde et dans le sentiment qu’une réparation quelconque était nécessaire. La compensation que le malheureux demande à Dieu dans une vie meilleure ne lui paraissait pas une réclamation toute personnelle que Dieu pourrait ne pas écouter, mais le cri énergique et déchirant de l’humanité tout entière. Plus ce désir de compensation lui devenait personnel à travers les épreuves de la vie, plus aussi semblait s’affermir son espérance. Nulle part cette espérance ne s’est traduite en termes plus touchans et plus précis que dans cette lettre adressée à son fils : « Nous avons bu ensemble le calice le plus amer qui soit versé dans la vie de famille. J’ose dire que la douleur de l’aïeule qui sent dans ses entrailles et dans sa pensée la douleur du fils et de la fille en même temps que la sienne propre est la plus cruelle épreuve de l’existence. C’est alors qu’il faut monter au sanctuaire de la croyance qui est celui de la raison supérieure ; c’est alors qu’il faut soumettre les notions de justice personnelle aux notions de justice universelle. Si Dieu a pris cette âme qui était le plus pur de nous-mêmes c’est qu’il la voulait heureuse, disent les chrétiens. Disons mieux, Dieu n’a pas pris cette âme, c’est notre science humaine qui n’a pas su la retenir, mais Dieu l’a reçue. Elle est aussi bien sauvée et vivante dans son sein, cette petite parcelle de sa divinité, que l’âme plus complexe d’un monde qui se brise. Elle n’y est pas perdue et diffuse dans le grand tout ; elle a revêtu les insignes de la vie, d’une vie supérieure immanquablement, elle respire, elle agit, elle aime, elle se souvient. »

Je voudrais pouvoir dire que cette confiante et confuse espérance est la dernière et véritable expression des croyances philosophiques de George Sand ; il m’en coûte d’avouer que le fragment même d’où