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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/368

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préludes au piano, pâle, les yeux hagards, en proie à une hallucination constante. C’est peut-être après ces improvisations que George Sand écrivait dans la même cellule cette belle page de Spiridion, où le moine Alexis raconte comment le sens de la musique lui fut révélé : « Un soir j’écoutais avec recueillement le bruit de la mer calme, brisant sur le sable ; je cherchais le sens de ces trois lames, plus fortes que les autres, qui reviennent toujours ensemble à des intervalles réguliers, comme un rhythme marqué dans l’harmonie éternelle. J’entendis un pêcheur qui chantait aux étoiles, étendu sur le dos dans sa barque. Sans doute, j’avais entendu bien souvent le chant des pêcheurs de la côte, et celui-là peut-être aussi souvent que les autres. Mes oreilles avaient toujours été fermées à la musique comme mon cerveau à la poésie. Je n’avais vu dans les chants du peuple que l’expression des passions grossières, et j’en avais détourné mon attention avec mépris. Ce soir-là, comme les autres soirs, je fus d’abord blessé d’entendre cette voix qui couvrait celle des flots et qui troublait mon audition ; mais, au bout de quelques instans, je remarquai que le chant du pêcheur suivait instinctivement le rhythme de la mer, et je pensai que c’était là peut-être un de ces grands et vrais artistes que la nature elle-même prend soin d’instruire, et qui, pour la plupart, meurent ignorés comme ils ont vécu. J’écoutais donc sans impatience le chant à demi sauvage de cet homme, à demi sauvage aussi, qui célébrait d’une voix lente et mélancolique les mystères de la nuit et la douceur de la brise. Les vers avaient peu de rime et peu de mesure, les paroles encore moins de sens et de poésie ; mais le charme de sa voix, l’habileté naïve de son rhythme et l’étonnante beauté de sa mélodie, triste, large et monotone comme celle des vagues, me frappèrent si vivement que tout à coup la musique me fut révélée. La musique me sembla devoir être la véritable langue poétique de l’homme, indépendante de toute parole et de toute poésie écrite, soumise à une logique particulière et pouvant exprimer des idées de l’ordre le plus élevé, des idées trop vastes même pour être bien rendues dans toute autre langue. »

Cette collaboration poétique ne devait pas toujours durer, pas plus que celle qui avait donné autrefois naissance à Rose et Blanche. Les causes et les détails de la rupture sont racontés d’une façon sensiblement différente dans l’Histoire de ma vie et dans la biographie de Chopin dont j’ai parlé. Une seule chose est constante : le fait de la rupture, qui précéda d’assez peu la révolution de février. Après huit années d’intimité constante, George Sand et Chopin ne se rencontrèrent plus qu’une fois, chez la comtesse C… « Chopin, raconte son biographe, était déjà profondément atteint