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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/366

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comme la misanthropie d’Alceste ou l’hypocrisie de Tartuffe, on essaie de peindre le personnage tout entier avec les nuances, les complications, les contradictions même de son caractère, on s’aventure déjà en dehors des règles du genre. Et, lorsqu’au lieu de placer ce personnage dans les conditions ordinaires de la vie on le fait naître de circonstances invraisemblables, empruntées à d’autres mœurs et une autre civilisation que la nôtre, on peut, à force d’art et de verve éblouissante, ravir pour un jour les suffrages du public, mais on n’en a pas moins fait une œuvre étrange qui n’a point les conditions de la durée. George Sand n’a guère eu la hardiesse, sauf dans Flaminio, de créer ainsi une de ces figures inconnues au théâtre aussi bien que dans la vie, sans aïeux comme sans postérité ; mais elle a cru trop souvent qu’il suffisait de réunir sur la scène, à l’entour d’une action faiblement nouée, un certain nombre de personnages dont les caractères dissemblables seraient peints avec vérité et délicatesse. Cette faiblesse de l’action, qui nuit déjà aux romans de George Sand, devient un défaut capital au théâtre, et je n’hésite pas à répéter que les quatre volumes dont se compose aujourd’hui la collection de ses pièces ajoutent médiocrement à sa gloire.

L’art dramatique n’est pas le seul dont les procédés et les créations aient préoccupé l’esprit de George Sand. À vrai dire, aucun art ne lui a été étranger. Si elle ne les a pas possédés tous, elle les a tous aimés et tous compris. Son intime liaison avec Delacroix, qui datait des premières années de son séjour à Paris, l’avait fait pénétrer en plein cœur du monde des peintres et artistes. Dans son petit volume d’Impressions et souvenirs, elle a rapporté une conversation étincelante de Delacroix sur le dessin et la couleur, où elle a peut-être bien mis dans la bouche du maître quelques-unes, de ses propres théories. Mais la musique a été son art de prédilection, et ce goût qu’elle tenait de la nature a été développé chez elle par l’éducation et par les circonstances. Enfant, elle passait volontiers de longues heures assise sous le vieux clavecin de sa grand’mère, qui, malgré ses doigts à moitié paralysés et sa voix cassée, chantait encore admirablement en s’accompagnant elle-même. La vieille dame ne connaissait d’autre musique que les airs simples et calmes de la vieille école française ou italienne, et sa petite-fille aurait passé sa vie entière à les lui entendre chanter, tant elle était charmée par cette voix chevrotante et le son criard de cette épinette. Ainsi Rousseau n’avait point conservé de souvenir musical plus vif que celui de sa vieille tante Suzon chantant avec un filet de voix fort douce la romance :

Tircis, je n’ose
Écouter ton chalumeau.