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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/360

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interrogatoire est une chose odieuse. On me demande compte de mes plus intimes sentimens, on descend dans les mystères de mon âme, on tourmente ma pudeur, on s’arroge des droits qui n’appartiennent qu’à Dieu. Je vous déclare que, s’il s’agissait ici de ma vie et non de celle d’autrui, vous ne m’arracheriez pas un mot de plus. Mais pour sauver la vie du dernier des hommes, je sacrifierais mes répugnances ; à plus forte raison le ferai-je pour celui qui est devant vos yeux. Apprenez-le donc, puisque vous me contraignez à faire un aveu contraire à la réserve et à la fierté de mon sexe : tout ce qui vous semble inexplicable dans ma conduite, tout ce que vous attribuez aux torts de Bernard et à mes ressentimens, à ses menaces et à mes terreurs, s’explique par un mot : je l’aime. » En ce moment, ajoute Bernard, dans la bouche duquel George Sand a placé le récit, je fus si transporté que je m’écriai sans pouvoir me contenir : « Qu’on me mène à l’échafaud maintenant ! Je suis le roi de la terre. »

À cette même question, comment répondra Mary Barton ? « Mary eut d’abord un instant d’indignation. Qui était-il cet homme, pour la questionner ? De quel droit lui demandait-il de révéler devant cette multitude assemblée le secret de son cœur, ce secret qu’une femme ne murmure, au milieu de la rougeur et des larmes, qu’à l’oreille d’un seul homme ? Mais, lorsqu’elle aperçut la figure de James, dont le regard était fixé sur elle avec une expression intense d’amour, de tristesse et d’angoisse, son parti fut pris et son hésitation cessa : — On me demande lequel des deux je préférais. Peut-être ai-je aimé M. Henry Carson autrefois. Je ne sais pas ; j’ai oublié. Mais j’aime James Wilson, qui est là devant vous, plus que ma langue ne peut dire, plus que tout ce que je connais sur la terre, et je l’aime aujourd’hui plus que jamais, bien qu’il ne l’ait jamais su jusqu’à cette minute même. Voyez-vous, monsieur, ma mère est morte avant que j’eusse treize ans, avant que je susse distinguer le bien du mal en certaines choses. J’étais coquette et vaine et j’aimais à entendre les complimens qu’on m’adressait. Le pauvre M. Carson tomba amoureux de moi. Il me dit qu’il m’aimait, et je fus assez folle pour croire qu’il me proposait de m’épouser. La perte d’une mère est une triste chose pour une fille, allez, monsieur ! Je fus tentée par la pensée de devenir une lady, de ne plus connaître le besoin, et je ne m’aperçus combien j’aimais en réalité un autre homme que lui que le jour où James Wilson me proposa de m’épouser. Je fus maussade dans ma réponse, car, voyez-vous, monsieur, j’avais eu justement du chagrin ce jour-là. Mais lui, il me prit au mot ; il me quitta, et depuis ce jour-là nous ne nous sommes jamais parlé, ni regardés, bien que j’aie essayé de lui faire