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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/34

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théologique et de philosophie que contient la bibliothèque du couvent. Avec la flexibilité d’un esprit peu préparé à cette épreuve, il subit tour à tour l’influence de tous les auteurs à la lecture desquels il se livre. En lisant les réformistes, il cesse d’être catholique ; en lisant les philosophes, il cesse d’être chrétien, et il garde pour toute religion une croyance pleine de désir et d’espoir en la Divinité, le sentiment inébranlable du juste et de l’injuste, l’amour du bien et le désir du vrai. Mais, après quelque temps passé dans cet état, il tombe dans une tristesse ineffable et regrette d’un amer regret la religion qu’il a perdue. « Qui pourrait peindre, s’écrie-t-il, les souffrances d’une âme habituée à l’exercice minutieusement ponctuel d’une doctrine aussi savamment conçue, aussi minutieusement élaborée que celle du catholicisme, lorsque cette âme se trouve flottante au milieu de doctrines contradictoires dont aucune ne peut hériter de sa foi aveugle et de son naïf enthousiasme ! Qui pourrait dire ce que j’ai dévoré d’heures d’un accablant ennui, lorsqu’à genoux dans ma stalle de chêne noir, j’étais condamné à entendre, après le coucher du soleil, la psalmodie lugubre de mes frères, dont les paroles n’avaient plus de sens pour moi et la voix plus de sympathie !… Autrefois c’était particulièrement durant les offices du soir que j’aimais à répandre toute mon âme aux pieds du Sauveur. À ce moment d’indicible poésie, où le jour n’est plus et où la nuit n’est pas encore, lorsque la lampe vacillante au fond du sanctuaire se réfléchit seule sur les marbres luisans et que les premiers astres s’allument dans l’éther encore pâle, je me souviens que j’avais coutume d’interrompre mes oraisons, afin de m’abandonner aux émotions saintes et délicieuses que cet instant m’apportait. » Aujourd’hui le Dieu auquel il croit encore est trop loin, trop haut, trop insensible à nos souffrances pour qu’il ose s’adresser à lui. Aussi regrette-t-il l’oracle des Juifs, la voix qui parlait à Moïse sur le Sinaï. Les colères et les vengeances du sombre Jéhovah l’effrayaient moins que l’impassible silence et la glaciale équité de son nouveau maître.

Six années se passent pour lui dans la tristesse de ce déisme incertain et sans tendresse. Il se persuade alors qu’en cherchant dans les problèmes de la science la preuve de l’existence de Dieu, l’idée de Dieu lui apparaîtra plus nette et plus ferme. C’est précisément au résultat contraire qu’il arrive. Parvenu à ces hauteurs de la science que l’intelligence escalade, mais au pied desquelles le sentiment s’arrête, il est pris du vertige de l’athéisme. Il s’enivre quelque temps de son propre savoir ; il croit que la découverte des secrets de la nature et l’étude des propriétés vitales de la matière suffiront désormais à satisfaire les besoins de son esprit sans