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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/278

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étaient un océan de flammes. Il put croire que seul, dans cet incomparable désastre, l’hôtel de la marine subsistait encore. A ses pieds, la place de la Concorde s’étendait morne, silencieuse, jonchée de débris des balustrades, des statues, des candélabres et des fontaines. Impassible, témoin des ravages des hordes de Cambyse à travers l’Égypte, l’Obélisque était resté intact, comme la stèle funéraire des civilisations destinées à périr. Malgré son énergie, à cause d’elle peut-être, M. Gablin se sentit défaillir. Il eut un sanglot et pleura abondamment devant tant de honte et d’horreur. Cela ne fut qu’un spasme nerveux promptement surmonté. Il s’essuya les yeux et descendit. Sa résolution était prise : sauver le ministère ou périr.

La lenteur calculée, admirablement ménagée du docteur Mahé à faire évacuer l’ambulance avait lassé la patience de Matillon, et cette lenteur fut la cause principale du salut. Matillon eut peur de tomber entre les mains des Versaillais et s’esquiva ; si l’évacuation eût été plus rapidement conduite, Matillon aurait eu le temps de faire mettre le feu lui-même, sous ses yeux, et tout eût été perdu ; il trouva plus prudent de sacrifier un inférieur, et tout fut sauvé. M. Gablin demanda à M. Le Sage : « Où est Matillon ? — Il est parti ! » En deux bonds, M. Gablin fut au premier étage, devant une porte fermant un petit salon où l’escouade des quinze incendiaires était réunie. Avant d’entrer, « il se fit une tête, » comme on dit au théâtre, prit un air effaré, et, se trouvant en présence d’un groupe d’hommes ivres pour la plupart, assis devant une table chargée de brocs et de bouteilles qu’ils achevaient de vider, il s’écria avec consternation : « Mes pauvres amis ! nous sommes trahis, voilà les Versaillais, nous sommes tous pincés, on va nous fusiller. » Ce fut un tumulte sans nom, chacun se leva pour gagner la porte : « Pas par là, reprit M. Gablin, ils sont dans la rue Royale et dans la rue Saint-Florentin, filez par les corridors et cachons-nous. » A la hâte et se bousculant, battant les murs et se rattrapant à la rampe, ils gagnèrent les couloirs des étages supérieurs et se jetèrent pêle-mêle dans les chambres dont M. Gablin referma la porte sur eux. Toujours courant, il revint au rez-de-chaussée où Jacques s’impatientait parce que trois blessés, étendus sur les pavés, gémissaient et demandaient à être emportés, mais vainement, car les fédérés les avaient abandonnés et ne devaient pas revenir. Au premier coup d’œil M. Gablin reconnut que Jacques avait bu plus que de raison ; ce malheureux, peut-être pour se donner du courage, avait avalé trop d’eau-de-vie. Il avait l’œil humide et la démarche lourde. Il n’était point du reste pour faire hésiter M. Gablin, qui a « les épaules larges et la taille ramassée, » comme eût dit La Bruyère. Le dialogue fut rapide : « Mettrez-vous le feu au ministère ?