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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/274

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donner des ordres. Je vous réitère que je resterai tant qu’il me sera possible. S’il me faut soutenir un siège dans l’hôtel de la marine, je le soutiendrai. Recevez, citoyen ministre, mes sentimens dévoués. BRUNEL. — S’il est possible de faire réoccuper la place Vendôme, cette mesure rétablirait le calme ici. » Lorsque Brunel écrivit cette lettre, il devait être environ onze heures du soir ; il la plia, la mit sous enveloppe et allait l’expédier par un petit peloton chargé d’escorter le colonel Spinoy, lorsqu’il reçut un message du comité de salut public. Il ne put s’empêcher de pâlir en le lisant, et fit appeler le docteur Mahé.

Celui-ci accourut et fut étonné du spectacle qu’il eut sous les yeux ; le cabinet du ministre était plein d’officiers fédérés qui faisaient du punch et causaient joyeusement entre eux, tout en buvant. Brunel était, selon son habitude, très calme et très froid. Sans mot dire, il tendit au docteur Mahé la dépêche qu’il venait de recevoir. M. Mahé lut : « Incendiez et faites sauter le ministère de la marine ; » pas de signature, mais le timbre du comité de salut public. La première exclamation du docteur Mahé fut le cri de désespoir d’un chirurgien : — Et mes blessés ? — Vous voyez que j’y ai pensé, puisque je vous ai prié de venir me parler. — Une discussion commença alors entre ces deux hommes, discussion émouvante pendant laquelle M. Mahé déploya toutes les ressources de son esprit et Brunel se montra réellement humain. Les blessés recueillis à l’ambulance de la marine s’élevaient au nombre de 107, dont une vingtaine très gravement, presque mortellement atteints de plaies profondes à la tête et à la poitrine, résultat du feu plongeant que nos troupes avaient dirigé sur les fédérés du haut des maisons du boulevard Malesherbes. Les transborder, c’était les exposer à une mort certaine ; et les autres, qu’en ferait-on ? Il n’y avait pas de voitures, il n’y avait pas de brancards, il n’y avait même pas de porteurs ; aurait-on tous les moyens de transport imaginables, une telle évacuation exigeait au moins douze heures ; certes, le médecin ne se refusait pas à obéir, mais il demandait le temps nécessaire, il répondait de la vie de ses malades et il ne la laisserait pas sacrifier ; il adjurait le colonel Brunel d’avoir quelque pitié de ses propres soldats, des défenseurs mourans de la cause qu’il servait. Brunel alla lui-même à l’ambulance, constata l’état fort grave de quelques malades qu’on lui exagéra encore et, sans avoir pris de résolution, revint dans son cabinet avec le docteur Mahé. Celui-ci insistait et reprenait avec chaleur son argumentation. Brunel dit : « Nous allons les évacuer sur l’hôpital militaire du faubourg Saint-Martin. » M. Mahé répondit : « C’est impossible ; les rues sont coupées de barricades et pleines de troupes ; l’on se bat partout, mes blessés n’arriveraient pas vivans. — Alors, reprit Brunel, on va les