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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/271

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il réveillait les fédérés endormis, les poussait aux barricades et ordonnait aux canonniers d’accélérer leur tir. — La journée s’avançait, il était trois heures environ lorsque quelques soldats français, apparaissant aux fenêtres des maisons de la place de la Madeleine, ouvrirent le feu sur les défenseurs de la rue Royale. Longtemps on échangea une fusillade presque inutile. C’est alors que Brunel, voulant empêcher le corps du général Douai de le déborder par ses derrières, ordonna d’incendier la rue Royale. D’après tous les témoins oculaires, ce fut Matillon qui reçut l’horrible mission, l’accepta et la fit exécuter. Il y fut bien aidé par les trois femmes dont j’ai parlé ; la Machu, la bonne pointeuse, ne fut pas la dernière, la plus terrible fut Marie Ménan ; leste, alerte, souffletant tous ceux qui ne lui livraient point passage, sans dire un mot, elle allait, jetant les touries de pétrole dans les escaliers, lançant les mèches soufrées à travers les fenêtres qu’elle brisait à coups de poing, se hâtant dans son œuvre néfaste, comme si elle craignait que le temps ne lui manquât ; la Vandewal, lourde, blessée à la jambe, courait derrière elle en boitant et lui criait : « Attends-moi ! » La furie allait toujours, n’écoutait rien et entraînait les hommes. Un témoin m’a dit : « Elle était tellement trempée par le pétrole, répandu sur elle que c’est un miracle qu’elle n’ait pas pris feu. »

Le pétrole, on allait le prendre à la provision apportée quelques jours auparavant dans la petite cour du ministère ; en outre, une voiture d’ambulance chargée de bonbonnes arriva vers quatre heures et demie par la rue Saint-Honoré. Les rares locataires, les domestiques abandonnés à Paris, les portiers, se sauvaient en poussant des cris ; quelques gens exaspérés se ruèrent sur les incendiaires et les frappèrent au visage ; un coup de revolver les jetait bas, et ces fous furieux continuaient leur acte de dévastation. Brunel, debout, dans l’angle de la porte du ministère, regarda quelque temps, puis il dit à Matillon : « Ça va trop lentement ! » Ce fut alors que cet ancien chef de la comptabilité se rappela qu’il devait y avoir des pompes dans quelque hangar de l’hôtel. On en trouva deux qui parurent singulières, car elles ne ressemblaient pas aux pompes à incendie. C’étaient en effet des pompes marines, pompes à épuisement que l’on branche directement sur la mer ou sur la cale remplie par une voie d’eau, pompes à air, sans récipient, et qui ont besoin d’être amorcées pour pouvoir fonctionner. Ces brutes s’imaginèrent qu’il suffisait de tremper l’extrémité du tuyau d’appel dans une tonne de pétrole pour arroser facilement, à toute hauteur, la façade des maisons. Ils pompèrent, ils pompèrent sans résultat possible, et ils avaient beau diriger la lance vers les murailles, la lance ne lançait rien. M. Le Sage les regardait ; ils s’adressèrent à lui : — Comment les manœuvre-t-on, tes chiennes de pompes ? —