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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/266

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transporter dans les appartemens qui, s’ouvrant sur la rue Saint-Florentin, étaient moins exposés aux projectiles.

Dans Paris, vers les boulevards, on entendait les clairons qui sonnaient des appels désespérés ; quelques hommes groupés autour de la guenille rouge parcouraient les rues en criant : « Aux armes ! » Au loin, dans les églises, le tocsin retentissait lugubrement ; vers le nord-est, la fusillade crépitait, car le corps du général Clinchant, déjà maître de la gare Saint-Lazare, attaquait la barricade Clichy par la place de l’Europe. Tout le monde au ministère de la marine était dans un état nerveux indescriptible. Une longue-vue avait été braquée sur la terrasse, à l’angle même du toit, derrière un des grands trophées. Chacun allait y mettre l’œil et croyait toujours voir des pantalons rouges courir sur le quai, sous les arbres du Cours-la-Reine et se diriger vers la rue Royale. On disait : Les voilà ! Je les vois ! L’illusion seule les voyait ; ils ne venaient pas ; ils ne devaient venir que quarante heures après pour prendre possession du ministère aux lueurs de la rue Royale, ruisselante de pétrole, embrasée et croulante. La déroute des fédérés traversant la place de la Concorde au galop avait été terminée à cinq heures du matin. Jusqu’à dix heures, nul soldat de la révolte n’y apparut, nul essai de résistance n’y fut tenté. Bergeret avait quitté le Corps législatif et s’était replié sur le palais des Tuileries. A dix heures on entendit un grand bruit de voix, de clairons, de tambours, de piétinemens de chevaux. C’était le colonel Brunel qui, à la tête de 6,000 hommes environ, venait prendre le commandement des défenses de la place de la Concorde et établir son quartier-général au ministère de la marine. On ouvrit les portes donnant sur la rue Royale, les portes battant sur la rue Saint-Florentin et l’on put communiquer d’une barricade à l’autre, sans danger, à l’abri du vaste bâtiment, dont la façade reçut plus d’une blessure.

Le colonel Antoine-Magloire Brunel avait alors quarante ans ; sa taille élancée, ses cheveux grisonnans, sa moustache teinte en noir et retroussée, un certain air de distinction répandu sur toute sa personne le rendaient peu semblable aux chefs communards que l’on était accoutumé à voir promener dans les rues leur tenue débraillée et leur démarche titubante. Quoiqu’il eût la voix éraillée, Brunel était d’une sobriété irréprochable ; en ce temps d’alcoolisme à outrance, on ne le vit jamais ivre. Il était intelligent, très brave, et n’avait aucune tare dans sa vie antécédente. Ce fut la vanité qui le perdit et l’entraîna dans une cause pour laquelle il n’était pas fait. Ancien sous-lieutenant au 4e chasseurs d’Afrique, ayant quitté le régiment après une bonne carrière militaire, il avait été élu chef du 107e bataillon (11e de marche) pendant le siège de