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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/262

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du débouché de la rue Royale ; il eût fallu le feu de plus d’une batterie pour détruire ces ouvrages s’ils avaient été convenablement défendus. C’était un but de promenade pour les Parisiens ; on allait voir ces amoncellemens de sacs de terre, de sacs de chiffons, et l’on s’amusait de l’importance que le père Gaillard se donnait au milieu de ses barricades, qu’il se plaisait à faire admirer aux passans. Le samedi 20 mai, j’avais été les voir ; pour en mieux comprendre la disposition générale, j’étais monté sur la terrasse des Tuileries, et je regardais, lorsque mon attention fut éveillée par la conversation de deux femmes qui causaient près de moi. L’une disait : — Comment ! vous êtes à Paris ? — L’autre, avec un léger accent anglais, répondit : — Oui, je suis arrivée ce matin de la campagne, je repartirai lundi ou mardi. — La première reprit en baissant la voix : — Si vous le pouvez, repartez tout de suite ; ça va mal pour les communards ; les Versaillais ne tarderont plus longtemps. Mon mari est employé à l’Hôtel de Ville, vous le savez, il y est resté par ordre ; eh bien ! depuis mercredi dernier (16 mai) tous ces gens-là semblent avoir perdu la tête et brûlent des papiers, surtout les papiers qu’ils ont signés ; et puis écoutez ! .. En disant ces derniers mots, la femme levait la main dans la direction de l’ouest ; le roulement des artilleries tonnantes remplissait l’horizon.

Cette femme ne se trompait pas ; la commune était sur ses fins, elle se préparait à la lutte suprême qu’elle sentait inévitable, en redoublant de bêtise et de cruauté ! L’inspecteur-général du service de santé, M. Raynaud, prévenu par un avis officieux qu’il était désigné pour servir d’otage et qu’il allait être arrêté, avait réussi, non sans peine, à quitter Paris et était arrivé à Versailles le 19 mai. Le lendemain, 20, les deux médecins de l’ambulance de la marine, MM. Le Roy de Méricourt et Mahé, reçurent par estafette ordre de se rendre au ministère de la guerre. Ils y furent reçus par un jeune chirurgien militaire de la commune, agressif, grossier et tout gonflé de suffisance. Ce citoyen mal élevé reprocha aux deux docteurs d’avoir manqué gravement à leurs obligations professionnelles en n’envoyant pas régulièrement au service sanitaire du ministère de la guerre les états de leur ambulance ; si pareille irrégularité se reproduisait, on se verrait dans la nécessité de sévir. Une telle négligence dénonçait les projets réactionnaires des monarchistes sur lesquels on ouvrirait les yeux. Du reste, on allait mettre bon ordre à ce scandale ; lundi prochain, 22 mai, l’ambulance de la marine serait évacuée, les malades seraient transportés à l’hôpital Lariboisière, les valides seraient versés dans la garde nationale ; quant aux médecins, ils seraient attachés aux bataillons fédérés.

M. Le Roy de Méricourt et M. Mahé revinrent fort attristés au