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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/26

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de l’amour, et principalement lorsqu’on le représente fort chaste et fort honnête… Ainsi l’on s’en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l’amour, l’âme et l’esprit si persuadés de son innocence, qu’on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher à les faire naître dans le cœur de quelqu’un pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l’on a vus si bien dépeints. » Laissons donc aux directeurs le soin de prémunir leurs pénitens contre les dangers de cette représentation et de leur indiquer la limite dans laquelle on peut braver ces dangers. Pour nous, critiques, bornons-nous à chercher celle au-delà de laquelle la morale humaine et sociale se trouve en péril et voyons quelles blessures différentes on peut lui faire.

L’influence mauvaise d’un auteur peut d’abord s’exercer par la création de personnages imaginaires qui servent de modèles à toute une génération, et dont les travers, les vices, parfois les crimes, deviennent un objet d’imitation. Pour prendre tout de suite un exemple au plus bas degré de l’échelle littéraire, ne voyons-nous pas chaque jour des héros de cour d’assises reproduire avec une horrible réalité les crimes dont le récit imaginaire a passé en feuilleton sous les yeux ? Sur ce premier point, je ne crois pas qu’il y ait grand reproche à adresser à George Sand. Elle n’a jamais créé un type assez vivant, et elle n’a pas su plier avec assez de souplesse l’existence de ses personnages aux conditions de la vie réelle pour que la contagion de l’exemple soit à redouter dans ses romans. Je ne crois pas que le souvenir de Valentine ait jamais entraîné une jeune fille noble à s’éprendre d’un métayer, ni que le suicide de Jacques ait déterminé un seul mari à céder la place à l’amant de sa femme. Je ne voudrais pas cependant répondre que cette contagion de l’exemple n’ait pas été exercée sur quelques femmes, non par les héroïnes de George Sand, mais par George Sand elle-même. Le bruit qui se faisait autour de son nom, la liberté de ses allures, l’apparente poésie de cette existence livrée aux hasards d’une fantaisie vagabonde, ont pu dans le monde des lettres tenter certaines hardiesses et susciter certaines imitations. Je ne serais pas étonné que quelques femmes aient cru trouver sous des vêtemens d’homme et à travers les vapeurs du cigare une inspiration qui leur avait fait défaut tant qu’elles avaient conservé les habits et les mœurs de leur sexe. Mais ce n’est là qu’une contagion restreinte, et d’ailleurs les femmes qui se sont piquées de mener une existence à la George Sand n’auraient probablement pas en tout état de cause, et à quelques excentricités près, vécu d’une façon très différente.

Il est une autre influence plus insinuante et plus dangereuse qu’un auteur peut exercer par des œuvres d’imagination,