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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/259

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exceptionnelle des ouvrages que l’on élevait et dont le salut de Paris pouvait dépendre. Pendant que l’on remuait les terres, qu’on dressait les épaulemens, qu’on nivelait la place réservée aux plates-formes, les trains de chemins de fer se succédaient sans interruption, apportant à l’ancien embarcadère impérial du parc de Saint-Cloud tout l’immense matériel que l’amiral Pothuau avait tiré de nos arsenaux maritimes. Dès qu’une pièce était enlevée du truc, on la plaçait sur un porte-corps, et huit chevaux la traînaient à l’embrasure qui l’attendait. Le grand parc d’approvisionnement fut installé près de l’orangerie du palais, dans les caves de la maison Pozzo di Borgo, et sous le tunnel que l’on avait gabionné et mis à l’abri d’un coup de main, car l’on avait été prévenu que la commune préparait une expédition secrète pour faire sauter le dépôt des munitions de la ligne d’attaque de Montretout. Les canonniers de la marine et les batteries qu’ils avaient à servir furent hiérarchiquement attachés au 4e corps commandé par le général Douai. En sept jours, tout fut terminé, ce qui est merveilleux. Cinq batteries, comprenant quarante-deux canons rayés, une batterie composée de huit obusiers rayés de 22 centimètres, étaient « parées » dans la soirée du 7 mai. Le maréchal Mac-Mahon et le général Princeteau, commandant l’artillerie de l’armée, donnèrent eux-mêmes leurs instructions aux lieutenans de vaisseau commandant les batteries.

A dix heures du matin, le 8 mai, les batteries ouvrirent le feu en présence de l’amiral Pothuau et du général d’artillerie Clappier. L’effet fut terrible, les remparts se turent prudemment, après avoir essayé une riposte inutile ; les obusiers purent envoyer des projectiles pesant 80 kilogrammes, jusqu’à la porte de Vaugirard, située à 6,200 mètres de distance. L’axe de la batterie principale traversait précisément l’avenue d’Auteuil et aboutissait à la porte. Vers quatre heures du soir, il pleuvait, le feu n’était point ralenti ; le commandant Ribourt, allant d’une batterie à l’autre, examinait attentivement les effets du tir, lorsque son planton vint lui dire : « Il y a un monsieur qui demande à parler au commandant et qui dit qu’il n’a pas le temps d’attendre. — Comment est-il ce monsieur ? — C’est un petit vieux, tout petit, qui a son pantalon retroussé sur ses bottes pour ne pas se crotter, pas de barbe, le nez crochu et des lunettes d’or ; derrière lui, il y a un grand domestique, un bel homme, qui tient un parapluie. » Le commandant Ribourt reconnut le portrait et courut recevoir M. Thiers, car c’était lui qui venait voir fonctionner ce qu’il aimait à appeler « notre batterie de Montretout. » Chaque jour il revint, de quatre à six heures ; monté sur l’observatoire du commandant, il regardait Paris à l’aide d’une longue-vue, il encourageait les marins, causait avec les officiers et disait en