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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/251

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un tuyau de poêle, l’autre planter un clou, sans son autorisation, sans son ordre ; s’ils sont prévenus de faits qui se sont passés dans le ministère et qui se rapportent à leur fonction spéciale, ils ne sont pas responsables, car ils n’ont fait qu’obéir. Le chef du matériel les couvre absolument de son autorité ; la préfecture de police peut le garder, l’interroger, l’incarcérer, si bon lui semble, mais au nom de la justice elle doit renvoyer immédiatement chez eux ces deux hommes qui sont d’honnêtes ouvriers, et qui, comme tels, ont droit à la bienveillance de la commune. — Le chef de la permanence se grattait la tête en écoutant M. Gablin, qui parlait avec quelque vivacité ; le fumiste et le serrurier ne soufflaient mot. Chapitel sembla consulter de l’œil un chef de bataillon fédéré qui se trouvait près de lui, et qui n’était autre que le commandant de place Découvrant. Celui-ci haussa les épaules en signe de doute. Chapitel dit alors à haute voix : — Après tout il a raison, — et il renvoya MM. Juin et Manfrina. Puis, s’adressant à M. Gablin, il ajouta : — Quant à vous, je vais vous expédier au citoyen délégué ; il verra ce qu’il veut faire de vous.

Fort heureusement pour M. Gablin, le délégué n’était plus Raoul Rigault et n’était pas encore Théophile Ferré ; c’était Frédéric Cournet, un viveur, sans méchanceté, spirituel parfois, sensuel toujours, et qui aurait pu n’être pas nuisible si l’ivrognerie ne l’eût abruti. M. Gablin était doublement satisfait d’avoir vu ses ouvriers rendus à la liberté, car c’était d’une part les soustraire à tout péril immédiat, et de l’autre c’était lui donner à lui-même la possibilité de se justifier, — il ne savait pas de quoi, — sans qu’un débat contradictoire vînt lui infliger un démenti. Il fut placé entre quatre nouveaux fédérés pris au poste voisin et conduit au cabinet du délégué, qui était le cabinet des anciens préfets de police. Il franchit un escalier, des couloirs, des corridors, une galerie suspendue, plusieurs pièces et le palier d’un second escalier. Partout il vit des gardes nationaux au milieu de bidons, de gamelles, de « litres, » de jeux de cartes, de feuillettes placées sur chevalet et de débris de charcuterie. Entre tous les postes gardés par les fédérés pendant la commune, celui de la préfecture de police était le plus envié ; il avait son sobriquet : on l’appelait « le campement de la ribote. » Après une assez longue attente, M. Gablin fut introduit près du délégué assis devant un magnifique bureau orné de bronze doré sur lequel une « chope » à moitié vide était posée. Gournet parut ne pas savoir de quoi il s’agissait, interrogea distraitement le prisonnier et donna ordre de le conduire devant un juge d’instruction « qui aviserait. » On fit une nouvelle promenade à travers d’autres couloirs, d’autres corridors, à travers des cours ;