Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/20

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


il ne s’est rien passé que de très simple et de très naturel. La fatigue même du voyage avait quelque chose de délicieux ; je me sentais accablée et je n’avais la force de penser à rien ; mes yeux étaient encore ouverts et ne cherchaient plus à se rendre compte de ce qu’ils voyaient, mais n’étaient frappés que d’images agréables. Ils erraient des rideaux de soie à franges d’argent de mon lit à la figure toujours si belle et si sereine de mon Jacques. La clarté rose de la lampe, le bruit du vent au dehors, la douce chaleur de l’appartement, la mollesse de mon lit, tout cela ressemblait à un conte de fée, à un rêve d’enfant. Je m’assoupissais et me réveillais de temps en temps pour me sentir bercée par le bonheur ; Jacques me disait, avec sa voix douce et affectueuse. : — Dors, mon enfant ; dors bien. »

Jacques fut écrit à Venise en 1834. Dans la situation difficile où se trouvait alors George Sand, l’envoi de son manuscrit en France était presqu’une provocation et un défi. Elle laissait éclater librement au dehors toutes les révoltes qui, depuis le jour où elle avait pris la plume, bouillonnaient sourdement dans son âme. Il y a aussi loin des hardiesses d’Indiana à celles de Jacques que de Nohant à Venise. Ce séjour d’une année au bord de l’Adriatique est demeuré pour elle une de ces époques qu’on n’oublie point dans la vie et auxquelles l’imagination se reporte lorsqu’elle veut puiser quelque inspiration poétique dans le trésor de ses souvenirs. C’est vers les lagunes de Venise, où les étoiles étincelantes tremblent dans les petites mares d’eau que la mer a oubliées sur la palude, et vers la plage du Lido, où la voix de l’Adriatique se brise monotone et majestueuse, que pendant longtemps elle se sentit entraînée lorsqu’elle voulait écrire quelque récit d’amour. De tous ces récits, celui où elle a peint le mieux la redoutable puissance du seul maître dont elle reconnût alors les lois, c’est une nouvelle intitulée Leone Leoni, qui n’a pas 150 pages et qu’elle écrivit en huit jours, « étant à Venise par un temps très froid et dans une circonstance fort triste, le carnaval mugissant et sifflant au dehors avec la bise glacée. » C’est à Venise également que se passe la scène de Leone Leoni : « La nuit était sombre et silencieuse. On n’entendait au loin que la voix monotone de l’Adriatique se brisant sur les îlots, et de temps en temps les cris des hommes de quart de la frégate qui garde l’entrée du canal Saint-George s’entre-croisant avec, les réponses de la goélette de surveillance. C’était un beau soir du carnaval, dans l’intérieur des palais et des théâtres ; mais au dehors tout était morne et les réverbères se reflétaient sur les dalles humides où retentissait de loin en loin le pas rapide d’un masque attardé. »

Dans une des salles de l’ancien palais Nasi, transformée en auberge, Juliette, étendue sur un sofa et à demi enveloppée, dans un