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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/190

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renversement subit des rôles et des fortunes la volonté de Dieu et l’indication de la conduite à tenir par les hommes avisés et prudens. La Russie n’aura plus besoin de demander des amis et des alliés en Orient, ils lui viendront d’eux-mêmes, et il lui suffira de lever le doigt pour mettre en armes toute l’Asie centrale.

Le prestige de l’Angleterre a-t-il souffert une moindre atteinte en Europe ? Cette puissance a tiré un habile parti de la ceinture maritime qui l’environne et la protège ; mais cette position insulaire qui fait son inviolabilité fait aussi sa faiblesse. Si le continent n’a point de prise sur elle, elle n’a pas davantage de prise sur le continent. Elle n’est qu’une puissance maritime, et si quelqu’une des grandes nations militaires ne fait cause commune avec elle, elle ne pèse pas plus dans les affaires de l’Europe que les États-Unis ou toute autre puissance extra-européenne. Si, ce qu’à Dieu ne plaise, réclamant de la Russie le prix des immenses services que la Prusse vient de rendre à son alliée, M. de Bismarck entreprenait de réaliser un des projets qu’on lui a souvent prêtés et voulait annexer à l’empire d’Allemagne le Luxembourg, la Hollande, Anvers, voire la totalité de la Belgique, quel obstacle l’Angleterre pourrait-elle mettre à l’accomplissement d’une conquête qui la menacerait aussi directement ? Comment rendrait-elle efficace la garantie qu’elle a accordée aux états qui seraient ainsi effacés de la carte de l’Europe ? Ne serait-elle pas contrainte, encore une fois, de renier une signature qu’elle ne saurait défendre ? Ayant abandonné tout le monde, même au mépris d’engagemens écrits, comment pourrait-elle attendre qu’on eût confiance en elle, qu’on lui engageât sa parole et que l’on combattît à ses côtés ?

On ne se relève point aisément d’une épreuve comme celle que traverse en ce moment l’Angleterre. Il y faut le temps, il y faut des efforts, il y faut surtout des sacrifices qui ne paraissent plus dans le tempérament du peuple anglais. Se battre pour une idée, — et le respect de sa signature est-il autre chose qu’une idée ? — peut être une folie ; mais ne se battre que pour son argent n’est peut-être pas une moindre faute en ce monde où la fortune est variable et où tous les peuples ont tour à tour besoin les uns des autres. L’Angleterre demeurera longtemps encore la nation la plus riche du monde ; il est permis de croire qu’elle a cessé d’être une grande puissance et de prévoir que son influence décroîtra de plus en plus. L’histoire impartiale, en enregistrant cette décadence, la fera partir du jour où, dans les conseils du peuple anglais, la politique des intérêts matériels a remplacé la politique de l’honneur et des intérêts généraux.


CUCHEVAL-CLARIGNY.