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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/173

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Sans vouloir pallier aucun des justes reproches qu’on est en droit d’adresser à l’administration ! turque, il faut, pour être équitable, se rappeler que vingt ans à peine nous séparent de la conclusion du traité de Paris. Ces vingt années n’ont pas été complètement perdues pour la Turquie, puisque dans cet espace de temps elle s’est donné une flotte redoutable, une artillerie qui s’est montrée égale, sinon supérieure, à l’artillerie russe, et une armée qui a fait ses preuves de solidité et de bravoure. Elle a établi sur son territoire des chemins de fer que les défiances de ses voisins ont condamnés à l’isolement. Enfin, quant à son administration intérieure, aujourd’hui que des témoignages sérieux et impartiaux ont fait justice de calomnies intéressées, il est avéré que la condition de la Bulgarie, sous le rapport des voies de communication, de l’agriculture, des écoles et de l’aisance générale de la population, était meilleure que celle des districts voisins de la Roumanie ou des provinces méridionales de la Russie. La sécurité de la Méditerranée avait été si complètement assurée que c’est à peine si, après le traité modificatif de 1871, la Russie avait rouvert les chantiers de Nicolaïef ; elle n’avait ni relevé les ruines de Sébastopol ni entrepris ; de reconstituer une flotte de guerre dans la Mer-Noire.

L’Angleterre avait retiré d’autres fruits encore du traité de Paris. Quand éclata la révolte des cipayes, à laquelle la main de la Russie n’était peut-être pas étrangère, les Sikhs ne voulurent point faire cause commune avec les Hindous : ils demeurèrent fidèles à la puissance qui s’était montrée l’alliée et la protectrice de l’islam contre les infidèles. « Si les Sikhs avaient tourné contre nous, nous étions perdus, » a répété plus d’une fois l’illustre sir John Lawrence, qui avait mesuré toute l’étendue du péril que courait alors la domination anglaise. La popularité de l’Angleterre parmi les musulmans de l’Asie centrale était telle qu’elle lui valait partout des alliés et qu’elle lui permettait de tenir la puissance russe en échec, malgré les conquêtes de celle-ci. Cependant il s’est trouvé un homme d’état anglais pour dire publiquement que la guerre de Crimée avait été une faute et une folie à laquelle on ne pouvait songer sans regret, et cet homme d’état n’était pas John Bright, l’adversaire systématique de toute guerre, John Bright qui, en présence d’une flotte ennemie dans la Tamise, calculerait encore s’il n’en coûterait pas moins cher pour acheter le départ de l’ennemi que pour le repousser à coups de canon ; c’était un ministre conservateur, un des collègues de lord Beaconsfield. Le langage tenu par lord Carnarvon n’est-il pas une preuve manifeste du changement qui s’est opéré dans les idées des hommes politiques et de la direction nouvelle qu’a prise le courant de l’opinion ?

Le changement des circonstances suffit-il à expliquer une