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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/16

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imposée aux femmes par les lois sociales, sont, de toutes les théories qui devaient plus tard remplir ses romans, les seules qui éclatent dès sa première œuvre. À ce début, il était encore permis de croire que cette protestation tirait son âpreté plutôt de quelque blessure personnelle que d’une vue philosophique des choses. L’histoire d’une jeune femme unie à un vieux mari et séduite par un jeune amant n’a rien qui fasse directement le procès de la société, et si, à la mort de M. Delmare, Indiana avait trouvé Raymon fidèle, il est permis de croire que la condition des femmes mariées lui eût désormais paru moins cruelle. Aussi bon nombre de critiques se demandèrent-ils avec Sainte-Beuve si Indiana n’était pas le roman que toute femme porte en elle, qu’elle peut toujours tirer de ses souvenirs et de son expérience, dès qu’un certain don d’écrire lui a été départi, et si, avec les souvenirs, l’inspiration n’allait pas faire défaut à l’auteur. Trois mois après, l’éclatant succès de Valentine répondait à cette demande.

Dans Valentine, la question s’élève et s’élargit. Ce n’est plus seulement la peinture d’une union mal assortie, c’est une protestation contre les barrières fictives que les préjugés aristocratiques élèvent devant les prétentions de l’amour. Valentine n’est plus une jeune femme qui se meurt du mal d’aimer. C’est une jeune fille élevée dans le calme de la campagne et d’une élégante opulence. « Dans la courbe de son profil, dans la finesse de ses cheveux, dans la grâce de son cou, dans la largeur de ses blanches épaules, il y avait mille souvenirs de la cour de Louis XIV. On sentait qu’il avait fallu toute une race de preux pour produire cette combinaison de traits purs et nobles, toutes ces grâces presque royales, qui se révélaient lentement comme celles du cygne jouant au soleil avec une langueur majestueuse. » En présence de cette jeune fille dont les grâces aristocratiques sont décrites avec tant de complaisance par l’arrière-petite-fille de Maurice de Saxe, quel est le héros que le roman va mettre en scène ? C’est Bénédict, le neveu du père Lhéry, fermier à Grangeneuve, que le sot orgueil de ses parens adoptifs a envoyé s’instruire à Paris. Là il n’a acquis qu’une science inutile dont il n’a jamais pu mettre à profit les enseignemens, mais il en a rapporté le mépris de l’argent, de la grossière aisance des campagnes, et de sa rustique fiancée Athénaïs. Bénédict n’a point la beauté et l’élégance de Valentine. Son cou est hâlé, ses habits sont grossiers. Son teint est d’une pâleur bilieuse ; ses yeux longs n’ont pas de couleur ; mais, « par un prestige attaché peut-être aux nommes doués de quelque puissance morale, les regards s’habituaient peu à peu aux défauts de sa figure pour n’en plus voir que les beautés ; c’était un homme qu’on pouvait toujours regarder sans