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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/147

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J’espère que je reviendrai avec le colonel Browne à Yunnan-fou et que nous pourrons rester cinq à six jours dans cette belle ville, achetant de vieilles porcelaines, nous promenant sur le lac, et cela jusqu’au moment où nous reviendrons par la grande rivière à Shanghaï ! Combien je serai heureux d’y retourner ! Peut-être demanderai-je un congé pour aller rétablir ma santé et vous embrasser ! »

Le 27 octobre, l’expédition arriva devant la grande ville de Ch’ên-yuan-fou. A l’entrée se trouve un pont de cinq ou six arches, lequel assurément serait considéré comme une œuvre d’art en Europe. Des hauteurs rocheuses entourent la cité et lui donnent un encadrement pittoresque. M. Margary mit là pied à terre, se dirigea avec ses domestiques et quatre hommes, qui lui avaient été envoyés pour le protéger, vers un établissement où il comptait passer la nuit. Ce n’était pas un hôtel, mais une maison de halte où les voyageurs trouvent des chaises à porteurs, des coulies, des chevaux, tout ce qu’il faut pour entreprendre une excursion par terre. Comme il y a dans la ville plusieurs de ces établissemens, leurs propriétaires envoient, ainsi que cela se pratique en Europe, des agens au-devant des voyageurs pour s’assurer des cliens. Celui de ces courtiers qui, le premier, avait rencontré M. Margary, ayant obtenu la promesse de l’avoir pour hôte, était reparti, sa mission accomplie, aussi rapidement qu’il était venu. Cette façon d’agir avait beaucoup intrigué M. Margary et ses gens. Quoique la distance du bateau à l’hôtel fût courte, une foule compacte entoura bientôt les voyageurs, au point de les empêcher d’entrer dans leur logement. Ils y réussirent cependant ; la porte fut fermée au nez des importuns, mais il fallut toute l’énergie de quatre hommes de garde pour empêcher qu’elle ne cédât sous les poussées de la multitude. L’intérieur du caravansérail, chose extraordinaire en Chine, était remarquable par sa propreté, et les chambres s’y trouvaient divisées en petits compartimens assez semblables aux boxes de nos écuries élégantes. Heureux de se trouver sous un pareil abri, M. Margary donna l’ordre d’y faire venir ses bagages ; mais, à son grand étonnement, on lui répondit que la foule s’y opposait. Il n’y avait qu’une chose à faire, s’adresser au hsien, ou premier magistrat de la ville, et lui demander protection. La porte fut ouverte, et M. Margary se présenta aux émeutiers le front haut, l’air résolu. Les assaillans reculèrent pied à pied devant lui, et notre héros put arriver sans avoir, été ni touché, ni frappé, jusqu’au yamen. La demeure du hsien n’était qu’à deux cents pas de l’hôtellerie, et ce singulier fonctionnaire, qui depuis une heure entendait les cris de la foule, n’avait pas bougé ! « Lorsque je vis les manières rudes de ce personnage, dit M. Margary, je devinai tout de suite que j’étais