Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/145

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


cité de cette importance sans aucune apparence de fortification. La population y est fort indépendante, paraît-il ; le principal commerce du pays est la poterie ; aussi chaque maison est décorée extérieurement et intérieurement de potiches élégans d’où émergent, selon le goût chinois, des orangers microscopiques ou des plantes d’ornemens. En laissant T’ao-yuen-hsien, le Yuan, avec ses eaux transparentes, devient étroit et coule encaissé entre de belles gorges rocheuses. Les hauteurs voisines, couvertes de sapins sombres, et superposées avec une profusion étrange, conservent entre elles une régularité pleine de grandeur ; elles sont coniques et n’ont pas plus 200 pieds d’élévation. D’après la description qu’en fait. M. Margary, ces sites ressembleraient à ceux que les voyageurs admirent entre Charleville et Givet, et qui sont connus dans les Ardennes sous le nom pittoresque des « Dames de Meuse. » Du reste, la province de Hu-nan tout entière est un champ fécond d’études géologiques, et dans un passé lointain cette contrée a dû évidemment subir des convulsions terribles. Au moment où nos voyageurs se disposaient à passer la nuit sous une roche s’élevant en voûte naturelle au-dessus de la rivière, leur surprise fut grande de voir venir à eux une misérable embarcation, montée par deux êtres plus misérables encore. C’étaient deux Chinois en loques, émissaires du préfet de T’ao-yuen ; ces pauvres gens venaient avec empressement, disaient-ils, pour « protéger les étrangers jusqu’à la prochaine ville. » Certes, le digne magistrat ne s’était pas mis en frais pour organiser une pareille escorte, mais du moins l’ordre qu’il avait reçu de protéger M. Margary était observé. C’est ainsi que cela se pratique en Chine : les fonctionnaires obéissent, mais sans s’inquiéter si ce qu’ils exécutent atteindra le but indiqué. Le mandarin au bouton écarlate, ennuyé de sa mission, profita de l’arrivée de ces deux personnages pour fausser compagnie à M. Margary.

Notre jeune Anglais se trouva seul plus que jamais ; la fièvre, la dyssenterie, les rhumatismes, s’abattirent sur lui au point de lui faire songer un instant à revenir sur ses pas. Pour surcroit de disgrâce, la rivière, jusqu’alors navigable, devint hérissée de roches quartzeuses et féconde en rapides dangereux. Le bateau, tiré à la cordelle par cinq hommes de l’équipage, n’allait plus que lentement. La difficulté de se procurer une bonne nourriture devenait aussi de plus en plus grande ; des poulets, quelques maigres canards, étaient invariablement les seules provisions que l’on pût acheter ; encore arrivait-il parfois, dans les villages pauvres, que poulets et canards étaient introuvables. Tout Européen qui entreprendra un pareil voyage devra se munir de viande de boucherie en conserves ; sans cette précaution, la perte de ses forces physiques est certaine. A la date du 5 octobre, M. Margary se sentit tellement épuisé qu’il