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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/142

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n’est pas probable ; mais il ne pouvait entièrement, selon nous, se dissimuler les dangers de sa mission ; il connaissait la longueur de son voyage, l’isolement dans lequel il allait vivre et l’importune curiosité qui devait s’attacher à sa personne dans des localités où pas un Européen ne s’était encore montré.

Pour se conformer aux instructions qu’il avait reçues, M. Margary a écrit jour par jour ses impressions. Ce journal, publié aujourd’hui par ordre du gouvernement anglais, s’arrête à Ta-li-fu. Ses notes de voyage, depuis cette ville jusqu’au jour de son massacre, ont été perdues ; il devait les avoir sur lui lorsqu’il a été assassiné, et il faut donc abandonner tout espoir de les retrouver. Nous ne pouvons nous dispenser de donner un résumé très succinct de ces notes, curieuses à tous les points de vue ; elles décrivent un pays inconnu jusqu’à nos jours, et nous montrent les Chinois de l’intérieur de l’empire sous un aspect nouveau, et bien différent, certes, de celui que nous leur attribuons à tort.

C’est dans la soirée du 22 août 1874 que le jeune voyageur, n’ayant avec lui qu’un domestique et un secrétaire chinois, quitta Shanghaï pour Hankow, sur le bateau à vapeur américain le Hirado. Située sur la rivière Yangtse, la ville de Hankow est considérée comme le point central de la Chine. M. Margary y trouva un télégramme de M. Wade, qui, de Pékin, lui mandait d’aller rejoindre à Rangoon, et par mer, le colonel Browne. Cependant, comme M. Wade laissait à M. Margary le choix de la route, ce dernier répondit à son supérieur qu’il continuait son voyage par terre, mais à très petites journées, de façon à recevoir dans un bref délai de nouvelles instructions avant de pénétrer plus avant vers l’ouest. M. Margary loua un bateau, se procura des traites chez un banquier indigène, lequel, moyennant un intérêt de 4 pour 100, se déclara satisfait. Le départ de Hankow eut lieu le A septembre, le thermomètre marquant 92 degrés Farenheit. Le 6, on jeta l’ancre devant P’ai-chou, nom d’un petit village d’un pittoresque aspect et entouré d’arbres superbes. M. Margary et son secrétaire mirent pied à terre. Ce qu’ils croyaient être un village était une ville admirablement bâtie, entourée de riches cultures et dénotant chez ses habitans un grand bien-être. Ceux-ci furent d’abord très polis ; mais lorsque les voyageurs arrivèrent près du quartier des jonques, la foule les insulta et les suivit jusqu’à leur bateau en dansant ironiquement en rond autour d’eux. P’ai-chou est situé sur la rive droite du fleuve. Après un jour de repos à Lu-ch’i-kou, ou se trouvaient une jonque de guerre et vingt et une canonnières, M. Margary arriva le 11 septembre à Lo-shan ; il résolut d’y attendre une réponse au télégramme qu’il avait envoyé de Hankow à M. Wade, réponse qui malheureusement ne devait jamais lui parvenir.