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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/12

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roman du cœur. On sentait vaguement le besoin de lire une œuvre où la peinture des sentimens tînt lieu de la peinture des châteaux gothiques, où les événemens de la vie réelle fussent dorés de cette couleur poétique que l’auteur des Méditations avait répandu sur ses vers. Mais, si les romans de George Sand n’avaient eu d’autre mérite que de répondre au besoin d’un jour, le passé les aurait déjà emportés dans son tourbillon avec ces productions éphémères dont la vogue est pour nous un sujet de surprise. Aujourd’hui que ce besoin est si largement satisfait, quelle est donc la cause de l’attrait permanent des œuvres de George Sand ? C’est qu’elle a connu toutes les souffrances et soulevé tous les problèmes dont le poids a pesé sur sa génération et sur la nôtre ; c’est qu’elle a prêté l’éloquence de sa voix à tous les sentimens, à toutes les passions dont l’humanité vit et meurt, c’est que son cœur de femme a battu, et que son esprit de femme s’est nourri de tout ce qui a fait battre le cœur et nourri l’esprit des hommes, de son siècle. Elle vivra non par la perfection de ses œuvres, dont aucune n’est sans reproche, mais par leur côté large et humain, car chacune contient quelque trait de notre existence à tous.

Lorsqu’un homme entre dans la vie, avec cet excès de confiance ou de découragement qui est chez la jeunesse la double forme de l’inexpérience, le plus puissant des désirs et des instincts lui fait d’abord chercher le bonheur dans l’amour. Il n’y a pas un seul d’entre nous qui n’ait subi cette loi et qui n’ait appris à connaître la vérité redoutable de ces vers en apparence frivoles :

Qui que tu sois, voici ton maître :
Il l’est, le fut ou le doit être.


Mais, soit que cet homme ait connu les tristesses et les mécomptes de l’amour, soit au contraire que la plénitude de ce sentiment n’ait pu le rassasier et qu’il ait senti la vérité de cette parole de Bossuet « qu’il n’y a qu’un Dieu qui puisse contenter l’homme, » un instinct non moins impérieux, le même peut-être, tournera bientôt ses regards vers le ciel. L’obscur problème de notre destinée se posera devant sa conscience. Il cherchera à percer du regard les nuages où se dérobe la puissance aveugle qui lui distribue d’une main si inégale les biens et les maux, et il adressera à la destinée cette haute et mélancolique question que, disait Jouffroy, « le pâtre, de l’autorité de son intelligence qu’on qualifie d’infime et de bornée, a l’audace de poser au Créateur : Pourquoi m’as-tu fait et quel est le rôle que je joue ici-bas ? » Différente sera la réponse, suivant les traditions de son enfance, suivant la tournure de son esprit, suivant le milieu où il aura vécu. Mais à moins que cette réponse ne