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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/949

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jeune savant assez mal élevé, dont l’esprit positif et les façons vulgaires ne sont rachetés que par une érudition pédante et une santé robuste. Comment expliquer l’engouement de cette patricienne pour un homme sans éducation qui, dès la première entrevue, se met si singulièrement à l’aise devant elle ? — « Pour jouer à la paume avec les enfans, il enleva son habit, et l’on vit paraître par l’échancrure des manches du gilet des bretelles brodées. » — Si la comtesse d’Essoyes est la femme que vous nous avez dite, la fascination exercée par ce cuistre aux bretelles brodées est invraisemblable ; ou bien, si le philologue George Savière a réellement pu séduire Mme Hélène, c’est qu’alors il a eu affaire à une femme déjà dépravée par un commencement de lésion cérébrale. Son aventure n’est plus qu’un vulgaire cas d’érotomanie, et dans cette hypothèse, c’est la conduite du comte d’Essoyes qui devient inacceptable.

En effet, à partir de la séduction d’Hélène par George Savière, le roman sort du domaine de la réalité et passe dans celui de la fantaisie pure. Le comte d’Essoyes, après avoir abandonné sa femme à l’amant qui en a si facilement triomphé, vit cinq années loin de son logis et de son infidèle. Il n’est rappelé chez lui que par la nouvelle de la mort de celle qui l’a trompé ; mais, par un phénomène peu naturel et peu explicable après la façon dont les choses se sont passées, ce mari philosophe et jusque-là doué d’un tempérament assez froid devient rétrospectivement et fanatiquement amoureux de la morte. En proie à une sorte d’hallucination, la folie de cet amour posthume le pousse à des résolutions désespérées, et, semblable à Orphée poursuivant Eurydice jusqu’au pays des ombres pour retrouver celle qu’il a dédaignée de son vivant, il finit par se suicider dans la chambre même où l’adultère a été consommé et où Hélène est morte dans l’impénitence finale.

Ainsi se termine ce roman bizarre où l’auteur, parti d’une donnée curieuse et vraie, est allé se fourvoyer dans un inextricable fourré d’invraisemblances. M. Louis Ulbach s’est mis à la poursuite de l’originalité ; mais celle-ci, comme Eurydice, s’est enfuie au moment même où il croyait la saisir. La forme du livre, très travaillée et très cherchée, se ressent du caractère hybride de la donnée. Tantôt le romancier abuse des couleurs brutales et des violences d’expression mises à la mode par la nouvelle école. Ainsi le comte Orphée, craignant d’ouvrir un tiroir où sont renfermées les lettres de la comtesse et de son amant, dit qu’il y retrouverait « la crasse de leur âme, comme il a trouvé la crasse de leurs têtes sur les fauteuils du salon. » — Tantôt le style est maniéré et précieux comme celui de Cathos et de Madelon. Exemple, ce portrait delà défunte : « Les mains croisées comme celles de la Joconde, mais plus transparentes, laissent voir ces réseaux de mines bleues qui sont les linéamens d’une carte où je retrouve le chemin de toutes mes pensées d’autrefois. » Ces indécisions dans la forme et