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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/924

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J’ajouterai une dernière remarque. Le juriste ne peut pas ignorer les traits principaux de l’histoire, car le droit, on le reconnaît de plus en plus, est de formation historique. Or, quand on remonte aux causes qui ont produit la grandeur et la décadence des peuples, on trouve toujours des causes économiques. La raison en est simple : ce qui fait la puissance des empires, n’est-ce pas la population et la richesse, et, quand celles-ci diminuent, comment le déclin n’en résulterait-il pas ?

La civilisation occidentale a commencé en Égypte parce que le Nil lui apportait une richesse, pour ainsi dire, toute formée, et ce pays favorisé du ciel a vu sa prospérité résister à toutes les vicissitudes parce qu’elle était l’œuvre de la nature, non de l’homme. Les républiques grecques ont toutes succombé par suite de la difficulté sociale qui trouble et menace aujourd’hui les sociétés modernes. A l’origine, dans la médiocrité générale, tous les citoyens avaient quelque bien, et les législateurs se sont efforcés, par une grande variété de moyens qu’Aristote esquisse, de maintenir l’égalité des conditions. En présence de l’esclavage, l’homme libre ne pouvait pas ou ne voulait pas vivre de son travail, et ainsi, quand il ne lui restait plus que ses bras, il devenait un danger pour l’ordre établi. A mesure que les puissans accaparaient une plus large part de la fortune nationale, le nombre des prolétaires augmentait. De là la lutte des pauvres et des riches, qui a éclaté, non en même temps, mais successivement partout. Après une série de révolutions et de contre-révolutions, de périodes d’anarchie et de despotisme, l’une enfantant l’autre, cette lutte a causé la perte de la liberté, de la prospérité, et a abouti à la ruine de l’état. L’histoire de l’empire romain nous présente un enseignement semblable. Au début, nous voyons l’Italie couverte de petites républiques de paysans libres, laborieux, égaux, tous portant la lance, cultivant leur petit domaine et entretenant de nombreux troupeaux sur le pâturage communal. Ces républiques étaient en tout semblables aux cantons primitifs de la Suisse, Telle était Rome elle-même à l’origine. Elle était déjà puissante que ses grands hommes conduisaient encore la charrue de leurs propres mains. Mais les guerres perpétuelles ruinent les plébéiens. Les patriciens envahissent les terres communes, l’ager publicus sans cesse agrandi par la confiscation des terres des vaincus. La guerre leur fournit des esclaves pour les mettre en valeur. Ainsi se forment les latifundia. Tiberius Gracchus, revenant d’Espagne, traverse l’Italie et n’aperçoit que des campagnes désertes. L’homme libre a disparu, la culture a cessé ; il ne reste que d’immenses pâturages que parcourent des troupeaux de bœufs et des esclaves. Gracchus voit la cause du mal ; il veut faire ce qu’a fait