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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/837

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échelons de la société, vous vous appropriez si hardiment ce qui ne vous appartient pas !

Ayant lancé cette allusion, elle raconta, sans lui laisser le temps de répondre, une aventure du même genre : celle du gant dérobé naguère par un passager de l’avant sur le bateau qui l’amenait de la Havane.

Manuela avait préparé d’avance son petit récit, qu’elle fît avec beaucoup de verve.

— À propos de quoi me racontez-vous cela ? interrompit Maurice secrètement irrité. Est-ce une menace ? allez-vous me traiter comme ce pauvre diable ?

Il fut persuadé une minute qu’elle comptait lui réclamer le mouchoir et ne sut s’il devait en être content ou fâché. Ce n’était, après tout, qu’un chiffon sentimental destiné vraisemblablement à dormir dans ses tiroirs en assez mauvaise compagnie ; mais d’autre part il lui semblait que ce gage, qu’on l’avait laissé ravir avec un trouble si visible, était repris avec une bien froide préméditation. Elle le vit pâlir et s’y trompa :

— Que diriez-vous, fit-elle, riant toujours, mais de bonheur cette fois, que diriez-vous si je vous redemandais mon mouchoir et toutes les larmes dont il était trempé ?

Il y avait sur ses traits une expression charmante de confusion, de tendresse et d’effroi, qui soudain rendit Maurice jaloux de l’emporter dans ce petit combat où une coquetterie novice osait défier son expérience.

— Vous me le laissez, vous me le donnez volontairement ?… dit-il tout bas avec une vivacité qu’elle put interpréter à sa guise. Vous me le donnez ? répéta-t-il en se penchant vers elle.

Il semblait que son cœur fut suspendu à la réponse qu’elle allait faire : s’il ne s’agissait pas du cœur, l’amour-propre du moins était enjeu, et cet amour-là est impitoyable.

Elle fit un signe de tête affirmatif très lent, presque solennel. Une gravité soudaine s’était répandue sur son visage. Maurice avait demandé sa vie, et sans arrière-pensée elle la lui donnait pour toujours.

Th. Bentzon.

(La seconde partie au prochain numéro.)