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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/792

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l’absorber dans la raison universelle, les chrétiens dans la grâce divine et le salut de l’autre vie, l’école anglaise dans l’intérêt particulier ou général. La tendance de la philosophie française, au contraire, depuis Descartes jusqu’à Turgot, Condorcet et Rousseau, c’est d’attribuer à la liberté humaine la valeur d’une fin suprême, qui doit être aimée pour sa beauté propre, pour sa fécondité sans bornes et en quelque sorte pour son infinité.


IV

Passons maintenant du XVIIIe siècle au XIXe, et suivons rapidement la doctrine française du droit dans ses dernières transformations à travers les écoles de philosophie contemporaines. Nous verrons les questions devenir de plus en plus précises et aussi de plus en plus difficiles, si bien qu’aujourd’hui elles réclament un nouvel examen et, s’il était possible, une nouvelle solution.

Les philosophes de notre siècle qui ont critiqué ou défendu l’idée du droit léguée par la révolution peuvent se diviser en deux groupes : ici les partisans du fatalisme moral et historique, là les partisans de la liberté dans la conscience et dans l’histoire. Les premiers ont joué le rôle de dissidens par rapport à l’école philosophique de Rousseau et de la révolution. Parmi eux se présente d’abord Saint-Simon, dont l’influence subsiste encore de nos jours un peu partout sans être avouée nulle part. A la notion de liberté individuelle, Saint-Simon opposa de nouveau l’antique notion de l’autorité sociale, et cette autorité il la plaça successivement dans la science (prétention d’où devait sortir le positivisme), puis dans l’industrie, enfin dans une religion nouvelle « capable de forcer chacun de ses membres à suivre le précepte de l’amour du prochain. » L’école saint-simonienne se rapprochait ainsi de l’école théocratique, non moins hostile aux idées de liberté et d’égalité.

Issu du saint-simonisme, le positivisme rejeta à son tour toute idée de liberté morale ; comme le devoir absolu, le droit proprement dit est aux yeux d’Auguste Comte et de ses successeurs une entité métaphysique, parce qu’il renferme encore une notion d’absolu, une notion de « cause » agissant par elle-même et respectable pour elle-même. Abandonnant donc la tradition française du XVIIIe siècle, Auguste Comte repousse toute considération des droits de l’homme. « Le positivisme ne reconnaît à personne d’autre droit que de faire toujours son devoir… La notion du droit doit disparaître du domaine politique, comme la notion de cause du domaine philosophique… Le positivisme n’admet jamais que des devoirs, chez tous, envers tous, car son point de vue toujours social ne peut comporter aucune notion de droit, constamment fondée sur